Tarantino affranchi. L’art et les mauvaises manières

La récente sortie de Django Unchained confirme la place singulière qu’occupe aujourd’hui Quentin Tarantino dans l’industrie hollywoodienne. Offrant une nouvelle lecture d’un cinéma de genre extrêmement codifié (le western), le cinéaste parvient à fédérer un large public autour d’une cinéphilie fétichiste. 

Django-Unchained-affLe dernier film de Tarantino caracole à la tête du box-office mondial. La nouvelle a de quoi raisonnablement étonner puisqu’il s’agit d’un western, soit un pur film de genre, mais d’un genre désuet, quelque peu oublié, et dans le fond, à l’exception des aficionados, relativement mal aimé. Si les autres films hollywoodiens à grand succès des derniers mois fédérèrent les spectateurs autour de mondes ou de personnages déjà familiers et extraordinairement populaires (l’univers de Tolkien, les superhéros des comics Marvel, les infatigables Batman, James Bond ou Harry Potter), Tarantino rassemble les spectateurs sur son seul nom. On peine à trouver dans le cinéma américain contemporain un autre cinéaste jouissant de cette position, soit une figure d’auteur au cœur de la machine hollywoodienne, adoré, sinon adulé, de ses producteurs (à commencer par l’implacable Harvey Weinstein, bienveillant avec son enfant terrible), de la critique, des cinéphiles et des spectateurs même les moins avertis. On peut certes évoquer Tim Burton, qui a réussi à fidéliser un public très important, mais sans doute principalement autour de son univers, inscrit dans une politique de genre explicite et peu variant (le fantastique mélodramatique des années 30 comme modèle). Le spectateur tarantinien, quant à lui, ne partage pas forcément les goûts pointus et les amours cinéphiliques particulières de l’auteur, mais il adhère, avec force, à ses démarches de relecture. Tarantino séduit avant tout par ses manières, qui ne peuvent être, on l’aura compris, que mauvaises, le cinéaste s’amusant des fautes de goût, du politiquement incorrect, de la malséance, et de l’incongru.

nglourious-basterds-coverTarantino est un cinéaste libre, qui contrôle l’entièreté du processus de création, de l’écriture au montage en passant par le tournage que le cinéaste considère encore comme un lieu d’invention et d’expérimentation. Cette incroyable liberté a alimenté les rumeurs les plus folles depuis la sortie de ce qui a été considéré par beaucoup comme son chef d’œuvre, son film de la « maturité » (l’expression est cocasse pour un cinéma qui ne cesse de revendiquer un rapport profondément ludique, enfantin et volontairement immature à la fiction) : Inglorious Basterds. Blocage de l’écriture, plateau de tournage hors contrôle, valse infinie des comédiens et casting en roue libre, dépassement budgétaire catastrophique, etc. À l’arrivée, à l’instar de ses prédécesseurs, le film fait preuve d’une totale maîtrise du scénario, de la mise en scène et de la direction d’acteurs (les parfaits duos inversés Jamie Foxx – Christoph Waltz / Leonardo DiCaprio – Samuel L. Jackson).  

Huitième long-métrage du réalisateur, Django Unchained ajoute ainsi un chapitre (et un nouveau titre bipartite) à une œuvre dont les contours sont désormais bien connus, sinon balisés1. Construit sur la même structure et les mêmes motifs que Inglorious Basterds (les similarités entre les deux films sont très nombreuses), le film investigue un nouveau genre (après le film criminel, le film de kung-fu, la blaxploitation, le film d’exploitation de grindhouse et le film de guerre), le western, dont Tarantino répète dans chaque interview promotionnelle qu’il est son genre de prédilection.

Mais à nouveau, le cinéaste se réfère non au genre cristallisé dans sa forme classique (l’âge d’or des années 30 à 50), mais bien à la période de son déclin, au western des années 60 et 70, celui qui survit à la fin des studios, en réinventant d’autres modes et d’autres lieux de production, d’autres histoires et d’autres formes, moins polies et plus radicales, pour un public plongé dans d’inédites crises sociétales. De ce point de vue, il est facile d’opposer le cinéma des frères Joel et Ethan Coen, autres grands recycleurs de formes cinématographiques, et celui de Tarantino. Si les premiers, lorsqu’ils s’attaquent au western, proposent le remake du classique d’Henry Hathaway True Grit (avec, évidemment, John Wayne), Tarantino préfère s’inspirer du moins légitime et plus brutal « western spaghetti » et, singulièrement, des films de Sergio Leone et Sergio Corbucci.

À Leone, dont le cinéma nourrit depuis longtemps la mise en scène de Tarantino, le réalisateur emprunte l’inéluctable lenteur d’une tension narrative croissante ainsi que le caractère résolument opératique (pour ne pas écrire orgasmique) des scènes de règlement de comptes. À Corbucci, il emprunte le Django lui-même (la présence de Franco Nero au générique), ainsi que la musique du film, la violence graphique et le goût immodéré de l’incongruité (le Django de Corbucci commence par un plan du héros, sans cheval, portant sa selle sur l’épaule et trainant un cercueil ; ce type de plan, à la fois grotesque et frondeur, déconstruisant le western classique, fonde l’essentiel de l’imagerie ô combien narquoise de Django Unchained). Aux deux Sergio comme aux autres cinéastes du spaghetti (Valerii, Tessari, Damiani…), Tarantino emprunte encore la police de caractère du générique, l’utilisation ampoulée du gros plan et du grand angle, les zooms rapides et grossiers, le surlignage sonore et musical des émotions, les multiples flash-back ou images mentales, et une certaine complaisance dans la représentation de l’acte de cruauté.



1 Pour une mise en perspective de la totalité de l’oeuvre de Tarantino, lire : Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes (sous la dir.), Quentin Tarantino, un cinéma déchaîné, Capricci / Les Prairies Ordinaires, 2013.

 

Page : 1 2 next