Christian Arming et l’OPRL
franckLors de sa nomination en 2011, Christian Arming – premier directeur musical germanique de l’Orchestre Philarmonique Royal de Liège – avait assuré vouloir perpétuer le répertoire franco-belge cher à l’institution. Le chef d’orchestre tient promesse : son premier enregistrement avec l’OPRL est exclusivement consacré au célèbre compositeur liégeois César Franck (1822-1890). Un disque réalisé avec le partenariat de l’ULg, à découvrir chez Fuga Libera.

Décidément, César Franck est à l’honneur en ce début de saison 2012-2013. Après la création mondiale de sa Stradella à l’Opéra royal de Wallonie et l’enregistrement, par David Lively et divers solistes de la Monnaie, de l’intégralité de sa musique de chambre, l’Orchestre Philarmonique Royal de Liège vient de graver plusieurs œuvres orchestrales du maître liégeois. Un « simple » disque de plus au palmarès de l’OPRL, qui en compte déjà plus de septante ? Certainement pas ! Réalisé sous la conduite de Christian Arming, l’enregistrement devient le lieu d’une rencontre étonnante : celle d’un maestro germanique confronté à la musique d’un des compositeurs franco-belges majeurs du 19e siècle.

franckLe disque débute par la fameuse Symphonie en ré mineur de César Franck. Cette symphonie est aujourd’hui devenue une véritable « carte de visite » de l’Orchestre Philarmonique de Liège, qui l’a successivement jouée à Vienne, Amsterdam, New York, Varsovie, São Paulo… Composée durant les années 1887-1888, son succès s’avère pourtant loin d’être immédiat. Le chef d’orchestre Charles Lamoureux refuse net de la programmer, en dépit des démarches entreprises auprès de lui par l’un des élèves de Franck, Ernest Chausson. Dans une lettre adressée à son ami Paul Poujaud, Chausson exprime ouvertement sa déconvenue : « Lamoureux a passé une semaine ici. Nous avons passé toute une soirée à nous disputer ferme à propos de Franck. Il n’y comprend absolument rien, mais rien de rien. Son influence lui paraît désastreuse, il faut nous en débarrasser ou nous sommes perdus etc., etc. Naturellement, au bout d’une heure ou deux, nous n’avions changé d’opinion ni l’un ni l’autre ; nous en avons été quittes pour nous éponger et demander à boire. » La symphonie finit par être exécutée par la Société des concerts du Conservatoire, sous la direction de Jules Garcin, le 17 février 1889, sans guère susciter davantage d’enthousiasme. Dans son compte-rendu, l’écrivain Romain Rolland distingue trois types de publics lors de la première : les uns, minoritaires, applaudissant à tout rompre ; d’autres, se bouchant les oreilles et « chutant » la pièce ; enfin, la multitude des spectateurs, indifférente. Ironie du sort, il faudra attendre la mort de César Franck et la reprise, par Charles Lamoureux, de sa Symphonie en ré pour que celle-ci prenne définitivement son envol et devienne l’une des œuvres les plus jouées du compositeur. Pour preuve, l’OPRL en réalisa pas moins de trois versions discographiques différentes au cours des cinquante dernières années : sous Pierre Bartholomée (Ricercar, 1981), Louis Langrée (Accord/Universal, 2005) et, last but not least, Christian Arming.

La « surprise » du disque réside davantage dans les deux autres œuvres enregistrées, nettement moins connues, que le public avait seulement eu l’occasion de découvrir lors d’un Festival César Franck en avril 2011. Avec Ce qu’on entend sur la montagne (1846), Franck signe vraisemblablement le premier poème symphonique de l’histoire, précédant de peu Franz Liszt et sa Bergsinfonie (1849-1850). Le caractère précurseur de cette pièce, inspirée du poème éponyme de Victor Hugo, ne l’empêcha pourtant pas de sombrer dans l’oubli. « Le matériel complet de cet ouvrage s’est avéré introuvable ! Seul le manuscrit de la partition du chef (le "conducteur") a été retrouvé à la Bibliothèque nationale de France. Il aura donc fallu deux ans de recherches assidues, d’analyses approfondies de tous les catalogues d’éditeurs et de bibliothèques, septante-trois échanges d’e-mails (le nombre de coups de téléphone n’a pas été répertorié !) pour finalement prendre la décision de repartir du manuscrit conservé à la BnF », se souvient Anne-France Massaut, bibliothécaire de l’OPRL. Après son enregistrement en première mondiale par la maison de disques Musique en Wallonie (1987), Christian Arming propose ainsi une version entièrement revue de ce qui constitue également l’une des toutes premières œuvres symphoniques du compositeur.

Le nom de Hulda, opéra en quatre actes et un épilogue de César Franck, apparaît plus obscur encore. Conçue durant la période 1879-1885, l’œuvre n’a jamais été représentée intégralement du vivant de son auteur – la première eut lieu au Théâtre de Monte-Carlo en 1894 – et semble, jusqu’à aujourd’hui, n’avoir fait l’objet que d’un seul enregistrement… en italien ! Amené à diriger une exécution radiodiffusée de l’opéra pour la Radio-Télévision italienne (RAI), Vittorio Gui entreprend en effet de traduire le livret dès 1960 avant que le label Melodram se charge, plus de vingt ans après, de commercialiser l’enregistrement (trois vinyles). C’est donc pratiquement en première mondiale que l’Orchestre philarmonique de Liège diffuse aujourd’hui la musique de ballet de Hulda, intitulée La Lutte de l’hiver et du printemps. Constitué de cinq mouvements, ce ballet allégorique peut, en raison de sa thématique propre, être aisément isolé du reste de l’action : à la lutte qui, dans l’opéra, oppose la sombre Hulda à ses ennemis les Aslaks se substitue, dans le ballet, celle moins meurtrière des deux saisons. La musique, quant à elle, s’avère d’une remarquable richesse d’invention. « C’est une pièce merveilleuse avec un langage harmonique très intéressant, très chromatique, avec des modulations vraiment uniques que je n’avais jamais entendues ailleurs. Quand j’ai lu la partition, j’ai d’abord pensé à des erreurs d’impression mais non, tout est juste. C’est absolument unique », s’enthousiasme Christian Arming sans pour autant aller jusqu’à danser le ballet, comme le fit visiblement César Franck en son temps. « Je suis assez sûr du rythme de ce ballet, et je pense qu’on peut très bien le danser », dit le musicien à Charles-Marie Widor, avant de révéler la véritable raison de sa conviction : « La nuit dernière ma femme l’a joué pour moi au piano, et je l’ai dansé devant le miroir en chemise de nuit ! »

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Christian Arming et l'Orchestre Philharmonique Royal de Liège © A.S. Trebulak

En somme, en enregistrant ces trois œuvres orchestrales au caractère fort différent, Christian Arming espère avant tout produire une musique venant du cœur, qui traduise des sentiments ; un résultat moins difficile à obtenir en live que lorsqu’il s’agit – comme c’est le cas ici – d’un enregistrement studio, ne bénéficiant pas de l’aura particulière propre à tout concert. Le directeur général de l’OPRL, Jean-Pierre Rousseau, ne dit pas moins avoir « écouté plusieurs fois, avec un sentiment croissant de bonheur, ce disque vraiment passionnant » pour la réalisation duquel l’Université de Liège s’est fait l’immense plaisir d’être partenaire de l’OPRL. L’avenir semble de bon augure pour Arming qui, dès à présent, projette d’autres enregistrements pour l’année à venir, au nombre desquels devraient figurer des morceaux de Louis Théodore Gouvy et de Camille Saint-Saëns. Avis aux amateurs !

Barbara Bong
Décembre 2012

crayongris2Barbara Bong est musicologue et journaliste indépendante.

 


 

Diapason d’or pour le premier disque de Christian Arming avec l’OPRL

Le nouveau disque Franck de l’OPRL et de son directeur musical a été récompensé par la revue Diapason