La Crise
Et puis, voici encore une crise. Pas celle de la profession, celle générale, globale, provoquée par les dérives d’un système bancaire cherchant à tourner à plein rendement en dépit de toute forme de règle et de contrôle. Une situation tellement énorme et sans doute « résistible » qu’on devrait user d’un autre terme que celui de « crise » pour ne pas occulter ce caractère prévisible. Ce sont alors partout des politiques de restriction et d’austérité comme voie – débattue, critiquée mais appliquée – de sauvegarde des finances publiques. Les cibles sont là, à portée de main, en apparence démunies dans leur totale dépendance à la subvention publique. Les enseignants, la recherche, les travailleurs sociaux et, bien entendu, les artistes. Plus particulièrement, chez ces derniers, ceux qui, par la nature de leur art, ne peuvent aucunement rentabiliser les coûts qu’engendre leur pratique : les artistes du spectacle vivant. Et plus particulièrement encore, les artistes qui ne sont pas encore en partie stabilisés par le biais d’une convention, c’est-à-dire les artistes non encore pleinement reconnus dans les voies institutionnelles. Soit une réduction annoncée de 45% de l’aide aux projets théâtraux. Les artistes se sont mobilisés, ils ont été reçus par Fadila Laanan et par Rudy Demotte. Ils ont fait circuler une pétition et ont manifesté. Au final, ils ont remporté la bataille : les 1.130.000 euros pour l’enveloppe allouée au théâtre et les 425.000 euros de l’aide à la danse seront maintenus. Plusieurs glissements ont été opérés à partir d’autres enveloppes gérées par le Ministère de la culture. Des solutions sont encore recherchées pour les musiques « non-classiques ».
Le problème cependant reste entier et ce coup de semonce doit en révéler toute l’ampleur. Au-delà de la question – timidement posée – de la répartition des budgets attribués à la culture entre les diverses catégories d’agents (de la compagnie émergente à la grosse structure), lentement mais sûrement, nous assistons à un changement de paradigme.
À l’ère de la création conçue comme un service public, une sorte de contrat prévalait qui justifiait le subside public. Les remises en question des années 1970 n’ont que peu entamé ce contrat. La position du Ministre français de la culture Maurice Druon, sommant de choisir entre la demande de subvention publique (la « sébile ») et le cocktail Molotov, tout comme la revendication d’une autre conception de la culture fondée sur l’expression et la créativité du « non-public » ont sans doute contribué à en opacifier les critères dans le contexte d’un art se voulant de plus en plus radicalement autonome, ne recevant d’autres règles que celles qu’il se choisit. Mais si les règles d’attribution furent remaniées, la subvention publique à la création artistique, et particulièrement au théâtre régi par la fameuse « loi de Baumol », continuait à être considérée comme légitime.
Nouvelle donne ?
Or, depuis quelques années, tout se passe comme si les valeurs sur lesquelles reposaient cette légitimité et son cadre (la culture comme service public) subissaient une sorte d’évidement. De manière diffuse, on voit se redéployer le motif de la justification de la subvention publique. Et, dans le cadre des politiques d’austérité forcées ou consenties, les formes et les contenus de la justification tendent désormais à se fixer essentiellement en termes d’évaluation quantifiée. L’ensemble de la société est ainsi en train de passer sous le signe de l’évaluation quantifiable, celle qui, aisément et assez vite, se met en équation, se scanne, permet des comparaisons et des sanctions. Un mode d’évaluation « standardisable », économique, rentable.
Le théâtre n’y échappe évidemment pas. Mais cet art qui présuppose la coprésence physique d’acteurs et de spectateurs dans un même espace-temps, est devenu à la fin du 20e siècle sociologiquement minoritaire, concurrencé par de multiples autres formes de divertissement, au sens noble du terme. Dès lors, une justification de la subvention publique sur base d’une évaluation quantifiable apparaît d’autant plus problématique qu’elle est de nature à atteindre la configuration du théâtre comme création et recherche telle qu’elle s’est élaborée au long du 20e siècle. Que ce soit à partir de critères comme la fréquentation, qui ouvre la question du public au théâtre, la notoriété des artistes, qui ouvre la problématique des médias, la visibilité, qui se relie à la place du théâtre dans la société, ou même les retombées économiques, le contrat qui justifie la subvention reposerait sur des préconstructions, des conceptions a priori, qui doivent être examinées de manière critique.
Dès lors, la crise que vient de vivre le monde théâtral et qui, à court terme, semble surmontée, met au jour, des questions fondamentales qui touchent à la place de la créativité dans notre société. Car ne s’agirait-il pas de quitter la logique du quantitatif, celle qui conduira sans aucun doute à se demander à un moment donné si, dans le théâtre actuel, il n’y a pas trop de projets, donc trop de porteurs de projets ou s’il n’y a pas trop d’artistes ou de prétendants au métier ? Celle qui conduira à mettre en balance la capacité d’absorption des créations (par les structures, voire par le public…) et l’orthodoxie de la nouveauté, de l’innovation permanente qui gouverne nos sociétés. Celle qui pourrait conduire à dissoudre l’art dans l’entreprise.
Comment au fond, tenir le pari sur la comète et légitimer ce qui n’existe pas encore et dont on ne peut presque rien anticiper ? Car ce n’est pas la création théâtrale reconnue qui est mise en question – du moins pas encore. Pour elle, il existe quelques balises, quelques repères qui suffisent à réduire la prise de risque. Certes, tout artiste aspire à la reconnaissance voire à la consécration. Mais ce n’est peut-être pas la place de la création qui va constituer un enjeu. Même si les modalités de la reconnaissance et de la consécration peuvent être interrogées de manière critique, la création reste bien mise en valeur.
Par contre, la créativité semble toujours sous-entendue, non explicitée, non interrogée. Assimilée à la création, elle n’est pas posée en valeur. Peut-être parce qu’elle est aujourd’hui une sorte de doxa qui a largement gagné le discours entrepreneurial. Or, conçue comme processus, comme mouvement, comme critique, indépendamment de résultats évaluables dans des formes établies, la créativité peut reconstruire une valeur fondant la légitimité du théâtre. Sous-tendue par l’essai, l’expérience et la coopération elle est susceptible de reposer en d’autres termes la place du théâtre dans la société, les modes d’organisation de la vie théâtrale (place des artistes émergents), les liens avec l’enseignement ou avec la recherche scientifique. Cela engage de vastes champs de réflexion et n’occulte pas la question du financement. Mais cela permettrait peut-être de replacer les principes de la légitimation du théâtre dans le débat public.
Nancy Delhalle
Décembre 2012

