Un système nous contrôlerait-il en déterminant nos actions ? Que se passerait-il si nous continuions à fermer les yeux sur les dérives de ce contrôle ? Dans sa thèse de doctorat1, Frédéric Claisse invoque la fiction dystopique comme outil d’analyse sociale et politique pour envisager des futurs catastrophistes et les désamorcer. Si ce type de récit peut être éloigné de la réalité, le chercheur y voit un mode de connaissance qui permet de secouer le lecteur en grossissant les déviances de notre monde. Une manière de tirer la sonnette d’alarme avant qu’il ne soit trop tard, un détour par le futur pour parler du présent.
Tout au long des cinq articles que constitue sa thèse de doctorat, Frédéric Claisse, sociologue et politologue au Département de science politique de l’Université de Liège, s’intéresse à des œuvres dystopiques (anti-utopiques) qui grossissent les traits de notre présent pour en imaginer un futur possible. Elles offrent au lecteur de nouveaux points d’ancrage pour observer l’inobservable, remettre en question son environnement politique et social, et agir. Les récits dont traite Frédéric Claisse ne répondent pas tous au genre canonique du roman d’anticipation. Ils voyagent dans des canaux variés, à travers les plumes des romanciers, des philosophes, des artistes contemporains et des journalistes. Mais tous ont des points communs, comme le traitement de la question d’un pouvoir fortement déterministe.
Pouvoir et récit
En adoptant une approche narratologique du pouvoir, initiée par le penseur français Yves Citton, Frédéric Claisse articule récit et pouvoir de deux manières. Tout d’abord, le pouvoir du récit, capable de mobiliser le lecteur, de fournir des connaissances, des clés d’analyse du monde. Ensuite, le pouvoir comme récit. « Si « agir sur les actions possibles de quelqu’un », ou amener cette personne à faire quelque chose qu’elle n’aurait pas faite sans notre intervention suffit à caractériser une relation de pouvoir, elle suffit aussi, dit Citton, à caractériser un récit au sens minimal, écrit le chercheur. Contrôler, mettre en intrigue ou scénariser l’action de quelqu’un deviennent dès lors quasi synonymes. »2 Le pouvoir comme récit imagine donc pour un individu l’ensemble de ses possibles trajectoires de vies pour l’y contraindre. Tous ses agissements, toutes ses envies sont déjà scénarisés. Un tel cas de figure est entièrement déterministe. Pourtant, l’intérêt du discours dystopique est bien d’offrir des clés d’extériorité pour retourner les armes du contrôle contre lui. Comment agir contre un système si l’ensemble de nos actions, manifestations et révolutions incluses, sont prévues par ce système et même, le nourrissent ?
La dystopie comme futur antérieur
Ces dystopies, Frédéric Claisse les nomme les futurs antérieurs. « Ces récits travaillent leur propre obsolescence, explique-t-il. Ils sont racontés pour que le lecteur agisse et fasse en sorte qu’ils ne se produisent pas. » Pour que le récit ait un impact sur le lecteur, il faut que ce dernier y soit immergé. Qu’il se sente concerné. « Ces fictions fonctionnent à deux niveaux. Elles fonctionnent à la fois comme fiction et comme représentation du monde réel, même s’il s’agit d’un monde à venir. C’est l’immersion qui effraie. C’est en se plongeant dans l’histoire que le lecteur a peur de ne pas savoir s’en sortir. C’est là toute la force de la fiction. »
Pour faciliter l’immersion, les effets de réel peuvent provoquer la duperie du lecteur. Un bel exemple est Bye Bye Belgium, le faux documentaire de la RTBF qui annonçait sous la forme d’un journal télévisé la déclaration unilatérale d’indépendance de la Flandre. L’immersion du destinataire est née de l’utilisation des codes de la presse, qui font autorité dans la diffusion d’informations. Après s’être rendu compte de la duperie, le spectateur a un point d’observation extérieur à son environnement, et peut agir pour éviter qu’un tel futur se produise. Enfin, les futurs antérieurs, s’ils traitent de l’avenir, sont rédigés au passé. « Tout y est paradoxalement montré comme s’il était déjà trop tard, développe le chercheur. Et c’est à ce moment-là qu’une prise de conscience peut se produire et que des clés sont offertes pour s’en sortir. » Les rhétoriques de la menace et de l’alerte sont omniprésentes. De plus, présenter un avenir comme déjà advenu, comme nous étant destiné, renforce l’efficacité de ces rhétoriques.
De l’argument de contrôle aux contre-fictions
Les récits dystopiques d’aujourd’hui ne peignent plus un monde orwellien, où Big Brother observerait et dirigerait tout. La source de notre avilissement viendrait plutôt de l’accroissement des nouvelles technologies de communication et d’information, qui imposeraient un contrôle total, éclaté et instantané des individus. Il serait également incorporé et véhiculé par les contrôlés. Gilles Deleuze poursuit ainsi les études de Michel Foucault, qui affirmait que nous étions passés des « sociétés de souveraineté » aux « sociétés de discipline ». Une série d’institutions d’enfermement (la famille, l’école, la caserne, l’usine, l’hôpital, l’asile et la prison) y quadrillent les sociétés et y régissent les agissements des individus. Ces institutions, selon Deleuze, sont agonisantes et vouées à disparaître. Aujourd’hui, « nous entrons dans les sociétés de contrôle, qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée »3.
La notion de contrôle, il l’emprunte au romancier William Burroughs. Initialement, l’écrivain développe cette notion pour évoquer son addiction à l’héroïne. Le contrôle, c’est la relation entre le toxicomane et son produit. Il est total, immanent, englobe les deux dans un monde fermé, sans point d’extériorité. Cette notion sera par la suite réappropriée par les penseurs comme métaphore de notre société actuelle. Burroughs lui-même est « sensible à tous les processus qui nous rendent complices de notre propre asservissement », explique Frédéric Claisse. Pour Burroughs, le contrôle absolu est le langage. « Le virus est le mot », dit-il. « Nous sommes intoxiqués d’injonctions qui colonisent notre conscience et nous utilisent comme véhicules pour se déplacer d’un corps à un autre, continue Frédéric Claisse. Il nous est devenu impossible de penser sans le mot ».
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Cette forme du contrôle est d’autant plus sournoise qu’elle fait de nous ses propres complices et nous offre une liberté illusoire. Le contrôle n’est pas coercitif, mais « à l’air libre ». Il est intégré par tous. « Un contrôle est toujours plus puissant s’il s’appuie sur le libre consentement de la personne », remarque le chercheur. Ici, c’est le pouvoir comme récit. Quoi que fassent les individus, quoi qu’ils disent, le système l’a déjà pensé pour eux. Pour expliquer ce contrôle total prévu d’avance, Burroughs établit d’ailleurs l’analogie avec une bande magnétique où tout est préenregistré et se déroule en continu dans notre conscience. Pour sortir de ce contrôle scénarisé, il existe des contre-fictions.
Cut-up et simulacres
« Le Contrôle est inséparable du langage (…). Le Contrôle est une « biopolitique » au sens fort. Un substrat biologique universel dont le projet est de coloniser la totalité du corps social par le vecteur d’images et de mots. Ce que l’on tient pour la réalité consiste en un tissage complexe de « lignes d’associations » de mots. »4 Or, pour William Burroughs, « la seule chose qui n’est pas pré-enregistrée dans un univers pré-enregistré, c’est le pré-enregistrement lui-même »5. Il propose donc de retourner les outils du contrôle contre eux-mêmes. Premièrement, à l’aide du cut-up. Le cut-up est une coupure et une recomposition arbitraires d’un texte déjà existant. Par exemple, en le coupant en quatre blocs et en le réagençant, ou en numérotant les lignes du texte et en en changeant l’ordre. Le cut-up permet donc de remonter, de recoller, et de créer un saut dans la narration pour écrire autre chose que ce qui était voulu, pour s’affranchir de ce qui a été écrit.
Plus largement, une autre technique de contre-fiction est le simulacre. « (Le contrôle par le langage est) l’emprise sur la conscience (…) par l’intériorisation d’injonctions que le sujet prendra pour ses propres désirs librement formulés. (…) La seule possibilité d’affranchissement viendrait, selon Burroughs, de la réappropriation, à des fins inversées, des techniques d’oppression et de manipulation. C’est en parlant le langage de la cible, en reproduisant son fonctionnement, en retournant ses armes contre elles que nous pourrons reconquérir une forme d’autonomie. (…) Le mimétisme et la simulation y jouent un rôle si fondamental, dans des dispositifs fictionnels si originaux, qu’il nous a semblé pertinent de lui donner un non déterminé, le simulacre. »6 Par analogie, Burroughs dit se libérer de son addiction en utilisant l’apomorphine, une molécule proche de l’héroïne qui n’est pas l’héroïne, un simulacre pour sortir du contrôle.
Futur antérieur, cut-up et simulacre servent à se réapproprier un point d’ancrage extérieur à ce que le système qui nous contrôle nous offre à voir. Que ces dispositifs peignent une version fantasmée du pouvoir ou une vision trop déterministe n’est pas le problème. Sortir de la dualité contrôleur-contrôlé, secouer le destinataire, lui offrir de nouvelles clés pour contrecarrer les plans du système qui nous aliène dans un rapport de force que nous ne voyons pas. Sortir des affres du présent, éviter un avenir catastrophique. La fiction, en interpellant, est bien un outil pour nous sortir du « récit » qui nous façonne, pour l’observer, et pour le réécrire.
Philippe Lecrenier
Octobre 2012
Philippe Lecrenier est journaliste, diplômé de l'ULg en information et communication à finalité presse écrite et audiovisuelle.
Lire l'article complet "La fiction pour réveiller les consciences" sur Reflexions
2 Ibid., p. 62.
3 Ibid, p. 158
4 Ibid, p. 201.
5 Ibid, p. 165

