Prendre place
Les formes prises par cette bataille sont assez unanimes, puisqu’elles visent toutes à favoriser l’activité des publics et à en faire état. Elles posent néanmoins des questions qui pourraient nous amener à revenir sur l’opposition passif/actif.
D’abord, on ne peut s’empêcher de constater que, du côté des chercheurs comme du côté des artistes, il y a comme une nécessité à rendre l’activité visible. Tout se passe comme si, pour s’assurer de l’activité des récepteurs, il était nécessaire de l’objectiver et de la vérifier : d’une manière ou d’une autre, les chercheurs sont toujours aux prises avec le présupposé de la passivité du peuple et c’est l’activité qui doit être démontrée. Mais comment l’évaluer ? Ce n’est pas parce qu’un spectacle ne nous jette pas dans la rue que nous sommes des spectateurs passifs. Qui peut connaître le chemin de l’interprétation, et pourquoi d’ailleurs le faudrait-il ? Or, les études de réception sont aujourd’hui décuplées par un énorme désir de voir et de savoir : il faut savoir ce qu’il en est du sens circulant dans l’espace social. Le fantasme d’objectivation du social est pourtant susceptible de rejoindre des préoccupations beaucoup moins nobles (par exemple commerciales) et les chercheurs ont là une grande responsabilité.
Du côté de l’artiste, c’est un peu comme si la participation n’était réelle qu’à partir du moment où elle est réalisée dans un processus, inscrite dans un espace/temps, comme s’il fallait s’assurer des émotions ou sentiments des récepteurs comme étant la garantie de la réussite de l’œuvre, la preuve qu’ils ont été touchés ou que l’artiste a été entendu. Je lis dans cette mise en avant de la participation, que ce soit dans l’œuvre, dans la « médiation culturelle » ou dans les théories de la réception en général, cette inquiétude quant à la passivité des publics à laquelle je faisais allusion plus haut : non seulement l’activité est la condition d’une dimension politique des œuvres, mais encore cette activité doit-elle être visible, réalisée ou du moins objectivable : participer c’est agir ou réagir ; la participation est la garante de l’efficacité (politique ou non) de l’œuvre.
Pourtant, n’est-ce pas faire appel à une forme de passivité que de considérer que les œuvres doivent nous rendre actifs ? Pour le dire autrement, ce souci de participation n’est-il pas la nouvelle forme d’un contrôle social et esthétique des effets produits par les œuvres ? Ou encore : pourquoi faudrait-il prendre plaisir à une performance ou à une œuvre participative ? Et pourquoi résister à la culture de masse serait-il une preuve d’activité et résister à l’art une preuve de passivité ? On ne peut pas opposer simplement le couple activité/action au couple passivité/manipulation, mais il faut réfléchir aux moyens de décrire la possibilité pour le spectateur de prendre place, c’est-à-dire de prendre une place qui ne lui aurait pas été donnée, y compris si ce doit être celle du retrait, de l’indifférence ou de la contestation.
Pour cela il faut revenir en amont de l’opposition et prendre pour point de départ l’activité propre des destinataires et non la capacité de l’œuvre ou du dispositif auxquels les récepteurs répondraient (bien ou mal). Et souvenons-nous que pour Cicéron approcher les choses en « simple spectateur » est la plus libre des activités, et que « aimer les belles choses » c’est être aussi actif que les faire8.
Christine Servais
Septembre 2012
Christine Servais enseigne la médiation de l'esthétique et les théories de la réception à l'ULg.
2e colloque international du projet européen Prospero « Le théâtre et ses publics : la création partagée» 26-29 septembre 2012 |
Photo © ULg - Michel Houet
8 Selon Périclès, d’après le développement consacré à ce sujet par H. Arendt dans La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, p. 273
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