Récepteur actif, spectateur créatif
D’une certaine manière d’ailleurs, l’examen du politique et de la démocratie, de la représentation d’un commun et de la communauté, a toujours été lié à celui des spectacles et de leurs spectateurs : « la relation au spectateur s’entend comme rapport politique, manière de gouverner les hommes qui met en scène le statut politique du peuple. Elle n’est pas seulement l’impact sur une cible ni même l’appropriation par un public. »2 De Platon et Rousseau à nos spectacles télévisés, en passant par les retournements situationnistes, le lien entre type de spectacle et régime politique n’a cessé de préoccuper, tant les intellectuels que les artistes ou les producteurs de spectacles eux-mêmes ; c’est cette histoire que noue Jacques Rancière3 autour de ce qu’il nomme « partage du sensible », concept qui lui permet de penser les arts « comme arts et comme formes d’inscription du sens de la communauté »4.

Et si pour Rancière « la bataille de l’émancipation se livre aujourd’hui sur le terrain de l’esthétique »5, c’est bien dans le cadre général de la réception des œuvres, et c’est bien cette réception qui de plus en plus mobilise artistes et chercheurs. Quand il interroge la relation au spectateur6, Rancière dégage les composantes qui ont selon lui toujours posé problème et se sont toujours trouvées au cœur des questions liant le politique et la représentation : ce sont celles qui préoccupent depuis leur émergence les études de réception : la passivité/activité.
À ce titre, l’art – et de manière privilégiée le théâtre– est généralement perçu comme contrepoint positif aux médias de masse ; il est chargé de « réparer » ce que les médias de masse défont, c’est-à-dire de favoriser l’activité, la diversité, la distance critique, etc.
C’est en ce sens que les dispositifs de médiation culturelle s’inscrivent dans un projet politique : ils sont la plupart du temps conçus pour rendre les destinataires aptes à comprendre les œuvres et se les approprier, et pour rendre les œuvres aptes à toucher les destinataires. Ils travaillent à la convenance des discours à la qualité des destinataires. Ils sont chargés de favoriser la rencontre avec les publics, de faire en sorte que ceux-ci puissent s’approprier les œuvres et en faire vivre la pluralité, bref, ils sont chargés de faire en sorte que les spectateurs sortent de l’éloignement ou de la passivité pour entrer, grâce à la relation établie avec l’œuvre, dans un rapport actif à leur environnement symbolique et politique.
La « médiation culturelle » est donc l’une des formes que prend aujourd’hui cette « bataille de l’émancipation » dont parle Rancière. Une autre est la prise en compte par les chercheurs des processus de réception dans la production des œuvres7 et leurs tentatives pour objectiver des “commuautés d’interprétation”. Une troisième est enfin, sur le terrain artistique cette fois, la tentation d’intégrer à l'œuvre elle-même l’activité du spectateur.
Dans ce type de spectacle, de livre, de performance ou d’installation, le processus de réception n’est plus seulement l’affaire du lecteur ou du spectateur, mais il est intégré à l’œuvre et exposé comme tel ; sans le spectateur l’œuvre n’a pas lieu. C’est ici la participation active du « récepteur » (l’interprétation, le plaisir ou le déplaisir, la curiosité, la singularité) qui fait œuvre ; l’on n’est donc pas bien loin de l’idéal rousseauiste de l’acteur/spectateur.
© Pavel Losevsky - Fotolia.com2 P. CHAMBAT, « La place du spectateur. De Rousseau aux reality shows », in Esprit, janvier 1993, p. 54.
3 Dans Le spectateur émancipé, mais aussi dans Le partage du sensible ou Chroniques des temps consensuels et, déjà, La mésentente.
4 RANCIERE, 2000, p. 16.
5 RANCIERE, 2000, p. 8.
6 Dans Le spectateur émancipé, 2008. Ces démonstrations font écho à celles développées plus tôt dans Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, 1987.
7 C’est ce que fait Antoine Hennion en dépliant le processus de production musicale par exemple. Seules les formes de cette participation varient (le destinataire est plus ou moins réel ou imaginaire, plus ou moins idéal, plus ou moins objectivé dans le calcul marketing.)
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