Un autre repère important lorsque l’on interroge les rapports entre l’éthique et la politique est la pensée de Max Weber. Dans sa célèbre conférence de 1919, Le Savant et le Politique, Weber plaide pour que la politique se retire de l’Université, en appelant à l’« éthique de responsabilité » des savants, laquelle ne saurait se confondre avec l’« éthique de conviction » qui guide l’action politique. Ceux qui agissent selon une éthique de conviction sont certains d’eux-mêmes et agissent doctrinalement alors que l’éthique de responsabilité repose sur l’acceptation de répondre aux conséquences de ses actes ; si l’éthique de conviction est nécessaire, elle produit dans le parti un appauvrissement intellectuel au profit de la discipline de parti.
« Quand un savant entre dans l’arène politique, il faut savoir à quel titre il le fait, précise Jean-Renaud Seba. Le fait-on à titre de savant ou à titre d’homme politique ? À la différence de Weber, je maintiens le fait que l’on peut être les deux à la fois. Je pense qu’il est assez désastreux de voir qu’un certain nombre de personnes entrent en politique munis de leur auréole de savant alors qu’en réalité ils n’ont rien d’autre à faire valoir que leur citoyenneté. Et inversement. » Le cas de Bernard-Henri Lévy est symptomatique. D’aucuns estiment qu’il n’est plus philosophe depuis très longtemps, mais il continue de jouir d’une aura d’expertise afin d’émettre un avis sur la politique…
« Nous avons un projet, nous préparons l’avenir »
« On est dans un contexte socio-économique où nous n’avons plus à notre disposition la confiance dans l’avenir, dans une progression de la société, estime Florence Caeymaex. C’est très différent. Les idées de progrès ont commencé à tomber dans les années 70, au moment des premières grosses crises qui ont entraîné des processus irréversibles dans la croissance sur modèle capitaliste. Il y a toujours eu des crises dans le capitalisme, mais dans les années 70, là où l’on était parvenu à contenir les crises structurelles, on a constaté du chômage de masse, des difficultés pour l’industrie de subvenir aux besoins, etc. » Dans l’histoire de la pensée occidentale, l’idée a toujours été que la politique n’était pas simplement la gestion de l’état de fait dans la société. C’était également l’idée que l’homme avait la liberté de prendre en main sa forme d’organisation sociale de manière collective. Si l’on compare l’homme et l’animal, ce dernier agit essentiellement en fonction de son instinct. En commençant à réfléchir à sa manière de vivre ensemble, l’humain invente en même temps l’exercice du pouvoir.
Faire de la politique aujourd’hui aurait-il encore à voir avec l’application d’idéaux ? Dans une époque traversée par des crises sociales, économiques et écologiques, il est très difficile pour les représentants d’un parti de dire « Nous avons un projet, nous préparons l’avenir ». Plongé dans l’action, l’homme politique ayant la volonté de porter des idées et de les appliquer à l’ensemble de la société aura toujours à se confronter à l’action d’autrui et, par conséquent, devra renégocier sans cesse ses ambitions de départ. Pendant deux siècles et demi, l’humanité occidentale a pensé qu’il existait une liberté humaine, que les hommes étaient capables de réguler les rapports de force qui fondent le social. Cette idée que l’on pouvait construire un projet de société avec pour horizon la liberté et la justice sociale est quelque chose qui est encore présent aujourd’hui, mais qui est minorisé au profit d’une gestion technique et experte des problèmes sociaux.
Au 18e siècle, les discours libéraux étaient déjà des discours de progrès. Un désaccord existait autour de la manière dont le progrès s’organiserait mais il y avait un consensus sur l’idée que le progrès était à la fois économique, social et technique. L’homme allait améliorer ses conditions de vie par le biais de la technique, par un pouvoir sur la nature agrandi, etc. On pensait en même temps que ce progrès technique allait donner une forme d’organisation sociale nouvelle, sinon plus égale, du moins plus libre et plus juste.
Une confiance se serait donc effritée. Les idéaux de justice et d’égalité sont toujours présents, mais ont du mal à s’imposer comme idéaux généraux. Les hommes politiques sont en prise avec les affaires courantes et nous ne sommes plus sûrs que l’on marche vers un progrès. Les balises sociales, économiques et politiques de ce que devrait être une société meilleure sont à rechercher et à traduire dans de nouvelles formes. C’est dans ces conditions-là qu’une l’éthique du pouvoir est nécessaire : l’engagement d’une réflexion sur ce qu’est le pouvoir, qui l’exerce, comment on l’exerce et au nom de quoi.
Sébastien Varveris
Septembre 2012
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Sébastien Varveris est journaliste indépendant.
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