La parution, en janvier 2009, du cours de Foucault au Collège de France consacré au « courage de la vérité »1 est exceptionnelle à plus d'un titre.
D'abord, c'est le dernier cours au Collège de France de Foucault puisque, trois mois plus tard, il décèdera des suites du sida. On ne peut alors qu'être interpellé par la dimension testamentaire de ce texte. Ainsi, dans les deux premières leçons du cours, Foucault expose à nouveau le plan général de ses recherches depuis l'Histoire de la folie, soucieux qu'il paraît de convaincre une fois encore son auditoire de la cohérence de son parcours philosophique. Sur le plan anecdotique, il est troublant de constater qu'il termine la dernière leçon par ces mots : « il est trop tard » – mots qui résonnent à nos oreilles d'une façon étrangement émouvante et auxquels nous aurions tendance à donner rétrospectivement une signification plus dense qu'un simple constat horaire qui l'empêche de développer encore son sujet.
Ensuite, ce cours devait constituer la dernière étape d'un « trip gréco-latin », selon les mots mêmes de Foucault – le programme annonçant un retour vers l'époque moderne qui, on le sait désormais, n'aura jamais lieu – ; en somme ce cours devait boucler la boucle d'un parcours entamé avec le cours (non publié) de 1980-1981, Subjectivité et vérité.
Enfin, si besoin était, ce cours devrait convaincre une fois de plus de la profondeur de vues de Foucault, de sa capacité à tisser des liens entre des phénomènes historiques et culturels en apparence très éloignés les uns des autres, à éclairer le présent à partir d'analyses minutieuses d'un passé parfois lointain.
Dans l'optique d'une articulation entre langage, politique et droit, ce cours apparaît de surcroît comme un jalon important de l'histoire de la pensée. En effet, il est tout entier consacré à la parrêsia, notion grecque difficilement traduisible et qu'en langue française on s'efforce de rendre par des expressions telles que « franc-parler », « liberté de parole » ou bien encore « dire-vrai ». Cette notion, Foucault avait commencé de l'appréhender dans le cours de l'année précédente, Le gouvernement de soi et des autres, dont Le courage de la vérité constitue en quelque sorte le second volet.
Dans Le gouvernement de soi et des autres, Foucault avait consacré quelques développements au lien entre parrêsia et politique. C'est en effet dans ce dernier champ que l'invocation du « dire-vrai » a commencé, selon lui, d'être théorisé. La parrêsia, c'est d'abord la franchise avec laquelle l'orateur s'adresse à l'assemblée du peuple, sans rien lui celer de ce qu'il croit vrai, même ce qui, aux oreilles de la population, pourrait sonner désagréablement.
C'est donc dans le cadre de la démocratie athénienne à son âge d'or (soit le Ve siècle ACN) que l'idée de parrêsia a émergé, l'exemple-type de celle-ci étant l'attitude de Périclès durant les guerres du Péloponnèse. Toutefois, de plus en plus, la démocratie athénienne s'est laissée corrompre par les beaux discours, par les démagogues, par les sophistes. La parrêsia politique trouve alors refuge dans un autre type de régime politique : la monarchie. En effet, ainsi que le défendra notamment Platon, dans un tel régime, il y a place pour un dire-vrai : celui qui se noue entre le monarque et son conseiller. Ce conseiller, c'est évidemment, pour Platon – qui en fera lui-même l'expérience3–, le philosophe. La parrêsia, c'est désormais la liberté franche avec laquelle le conseiller s'adresse au monarque et, dans cette nouvelle configuration parrêsiastique, le bon monarque, c'est celui qui ne craint pas cette franchise, qui n'en retire pas d'animosité à l'encontre de son conseiller, qui ne profère pas de menace susceptible de brider ce parler-vrai qui, seul, fait l'utilité du bon conseiller.
L'histoire personnelle de Platon montre toutefois les risques inhérents à une telle situation, lorsque le monarque, qui se mue alors en tyran, ne joue pas le jeu et prend ombrage de la franchise de son conseiller. Celui-ci s'expose alors à un risque considérable ; il y est purement et simplement question de vie et de mort4.
On a là un point commun aux différentes acceptions de la notion de parrêsia : il y a toujours un risque inhérent au dire-vrai dans une situation parrêsiastique ; à défaut d'un tel risque, il n'y a pas, à proprement parler, de parrêsia.
1 Foucault, M., Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II, Cours au Collège de France 1983-1984, Paris, Gallimard/Le Seuil, 2009, coll. Hautes Études. 2 Foucault, M., Le gouvernement de soi et des autres, Cous au Collège de France 1982-1983, Paris, Gallimard/Le Seuil, 2007, coll. Hautes Études. 3 Platon conseilla notamment plusieurs dirigeants de la Sicile actuelle (Dion, d'abord ; Denys de Syracuse ensuite). 4 Ainsi, prenant ombrage des franches admonestations de Platon, Denys de Syracuse forma le projet de le faire assassiner ; Platon en eut vent suffisamment tôt pour fuir précipitamment la Sicile.

