Vampires, monstres visqueux et lourds
Le vampire - chauve-souris, nous rappelle Lascault, revenant rapidement sur un passage éloquent de L'histoire naturelle générale et particulière de Buffon, est un être hybride et monstrueux. Imparfaitement quadrupèdes, bien piètres volatiles, ce sont des êtres hideux, nuisibles, issus d'un caprice de la création, moment d'égarement d'une nature qui s'oublie et laisse affleurer le monstrueux. Erreurs de la nature, Les Vampires de Feuillade ne le sont qu'au regard d'une société bien pensante et bien pensée. Brigands, bandits dandys, ils ne sont pas ces êtres visqueux et lourds dont Feuillade annonçait pourtant « le vol noir » dans un feuillet paru quelques semaines avant la sortie en salles. Loin des Nosferatu, Dracula et autres créatures gorgées de sang, Les Vampires sont des voleurs, astucieux, audacieux, légers ; à la fois diurnes et nocturnes, ils transforment leurs méfaits en un jeu diabolique, fascinant, élégant : « le crime comme l'un des beaux arts ».
Irma Vep, la vampirique Musidora
Irma Vep apparaît dès le troisième épisode des Vampires, Le cryptogramme rouge. Maîtresse du jeu, son nom fait d'elle l'essence-même du vampire (Irma Vep est l'anagramme de Vampire). Interprétée par l'actrice Musidora (Alias Jeanne Roques), dans son collant noir comme la nuit, Irma Vep est le mal à l'état gazeux. Comme l'éther, elle pénètre les corps et les esprits, elle fascine, séduit, tue et se fond dans le noir de l'écran pour réapparaître, plus vampirique que jamais, lorsque la lumière la trahit. Gilbert Lascault évoque la fascination des surréalistes pour la dame en noir et cette scène incroyable où André Breton, à l'issue d'une représentation du Maillot noir, jette un bouquet de roses rouges à Musidora. Cette « moderne fée adorablement douée pour le mal » semble représenter, pour les surréalistes, le fantasme absolu de la femme moderne ; mi-femme mi-enfant, criminelle et enchanteresse, elle effraye autant qu'elle envoûte. Irma Vep est légère, rapide, silencieuse et sa seule présence dans le plan suffit à provoquer l'effroi du spectateur. Elle se joue du temps et de l'espace, elle envahit l'imaginaire collectif et ressuscite sa silhouette au delà des frontières de son territoire ; et Lascault d'évoquer La féline de Jacques Tourneur où une ombre inquiétante traverse l'écran, trace furtive d'un corps qui, découpé par la lumière, rôde sur les bords de l'image.
Vampires, les rois de l'invasion
À l'évasion, les Vampires préfèrent l'invasion qu'ils pratiquent sous toutes ses formes. Maîtres de l'espace et du temps, ils se fondent dans le décor, se déguisent, changent d'identité, envahissent tous les lieux et contaminent littéralement l'espace fictionnel. Pas un lieu ne leur résiste. Ils assurent la perméabilité des chambres closes et des maisons bourgeoises où, pour commettre leurs méfaits, ils s'immiscent à la nuit tombée. La moindre faille est exploitée et même lorsque le cadre semble infranchissable, il y a toujours une trappe par laquelle ils font irruption, sous une forme ou sous une autre. Dans l'épisode V, L'évasion du mort, le Grand Vampire, sous les traits du Baron de Mortesaigues, organise une grande réception en l'honneur de sa nièce, Mademoiselle de Mortesaigues (Irma Vep). Toute la bonne société parisienne s'amuse et danse lorsque soudain, l'air devient irrespirable, hommes et femmes s'évanouissent. Un gaz asphyxie les humains qui étouffent sans pouvoir s'échapper (les portes sont barricadées, il n'y pas de fenêtres derrière les rideaux). Les Vampires ont les mains libres pour dépouiller leur victimes. Comme La Tomate 3 le gaz ne tue pas, il envahit l'espace et pénètre les corps pour les rendre faillibles. Les Vampires privilégient donc toujours le poison, le gaz, le chloroforme... armes invasives qui leur permettent de maîtriser l'adversaire, au plus profond de sa chaire.
Vampires, vampirisation, contamination
Gilbert Lascaut en fait la démonstration, les Vampires sont « le nombre et l'innombrable ». Passés maîtres dans l'art du déguisement et du mimétisme, les Vampires accomplissent leur programme : la vampirisation. Comtes, banquiers, journalistes, magistrats, policiers, il sont partout et donnent l'impression de se multiplier à l'infini. A la mort du Grand Vampire (épisode VI : Les yeux qui fascinent ), assassiné par Irma Vep elle-même, alors sous la coupe de Moreno - le vampire dissident -, Satanas (le maître de la foudre) et Vénénos (l'homme des poisons) font leur apparition pour perpétuer la suprématie de l'ordre Vampirique. Pourtant, le couperet tombe. Dans le dixième et dernier épisode, Les noces sanglantes, alors que les Vampires fêtent l'union d'Irma Vep et de Vénénos, la police, sous l'impulsion du journaliste Philippe Guérande dont la femme est retenue prisonnière, donne l'assaut. Encerclés, mis en boîte, les Vampires n'ont plus d'autre issue que la mort qui vient clore ici le chapitre d'une étrange et malfaisante organisation, « une fin à la Bonnot », conclut Gilbert Lascault.
Mars 2009
Jonathan Thonon est assistant au service Cinéma et Arts audiovisuels.
Le livre Les Vampires de Louis Feuillade de Gilbert Lascault est paru aux éditions Yellow Now dans la collection « Côté films ». La série des Vampires est éditée en DVD par Gaumont (coffret 4 DVD).
3 La Tomate est le nom d'un hebdomadaire satirique fondé par Louis Feuillade en 1903. Le titre du journal est un clin d'œil appuyé à un incident politico-comique survenu au début du siècle lorsqu'Emile Combes, président du Conseil, en visite à Marseille, dû essuyer un jet de tomates particulièrement nourri. Dans l'éditorial du premier numéro, Feuillade s'explique : La tomate ne tue pas - ce qui serait mal ; elle ridiculise, ce qui est mieux.

