Louis Feuillade, grand maître des Vampires

1915, la France est en guerre et l'industrie cinématographique souffre du ralentissement forcé de l'activité économique. Sur les écrans des prestigieuses salles Gaumont et Pathé à Paris, un double affrontement se prépare : celui de productions françaises contre celles d'outre-Atlantique, mais également celui des Vampires et de la muse Musidora (production Gaumont) avec la frêle Pearl White, héroïne des Mystères de New York (production Pathé).

 

vampires

Les Vampires sont donc les fils et les filles du conflit, celui qui opposa, dès 1915, les deux plus grandes firmes de production françaises, Pathé et Gaumont. C'est un heureux concours de circonstances qui amena Louis Feuillade à travailler pour la Gaumont. Alors journaliste et secrétaire de rédaction à la  Revue Mondiale , son ami et cinéaste André Heuzé qui travaillait pour Pathé lui présente le directeur artistique de la maison. Malheureusement, congédié peu après cette entrevue, ce dernier ne pourra recommander Feuillade à sa direction. Heuzé l'envoie alors dans cette « petite boîte » qui vient de se fonder à Belleville, la société Léon Gaumont & Cie. Reçu par celle qui était devenue la première femme cinéaste de l'histoire (Alice Guy), Feuillade se fait engager comme scénariste. Nous sommes en 1905, le cinéma s'emparait de Feuillade et ne le lâcherait plus. Créateur de la série méconnue La vie telle qu'elle est  dont Alain Resnais disait qu'elle inaugurait une nouvelle voie cinématographique - l'alliance étonnante du fantastique de Méliès et du réalisme Lumière - Feuillade est désormais considéré comme l'un des maîtres français du serial avec Judex, Fantômas, Tih-Minh et surtout, celui qui fascine encore aujourd'hui par son audace et sa beauté plastique, Les Vampires. Gilbet Lascault, dans le dernier-né de la collection « Côté films » chez Yellow Now, revient sur ce phénomène cinématographique qu'a constitué Les Vampires pour en révéler le côté à la fois moderne et monstrueux, dans un ouvrage  où se côtoient la banale cruauté du fait divers et la beauté sophistiquée des crimes vampiriques.

 

De la série au feuilleton, la métamorphose vampirique

Pendant dix semaines et autant d'épisodes, les Parisiens vont se précipiter dans les salles Gaumont pour assister aux méfaits des Vampires et au duel qui les oppose à Philippe Guérande, journaliste au Mondial . Le premier épisode des Vampires sort sur les écrans parisiens le 3 novembre 1915, prenant ainsi de court l'éternel concurrent Pathé qui, depuis le mois d'août 1915, annonçait la sortie des Mystères de New York, premier véritable serial1 à faire son apparition sur le territoire français. Le serial, de tradition américaine, répond à des règles bien précises en terme de mode de production et de diffusion. D'une efficacité redoutable sur le plan commercial, il consiste à appliquer au cinéma le principe du roman-feuilleton afin de présenter, non pas un film en une seule séance, mais une aventure continue découpée en épisodes diffusés successivement dans une même salle de cinéma. De plus, certains serials bénéficient d'une parution régulière dans la presse écrite qui maintient ainsi l'intérêt du spectateur entre deux sorties en salles.

Les Mystères de New York, dont le premier volet sortira le 4 décembre 1915, fonctionne entièrement sur ce principe. Présenté en 22 épisodes, ce serial s'accompagne également d'une transcription quotidienne dans le journal Le Matin, où chaque film est découpé en sept feuilletons quotidiens, le renouvellement s'effectuant le samedi, lendemain de la projection en salle de la suite des aventures de la belle Pearl White, héroïne des Mystères. Sur ce plan, Les Vampires de Feuillade ont une longueur de retard. Ne bénéficiant pas d'une parution hebdomadaire dans un grand quotidien2, il n'ont pas non plus le caractère feuilletonesque des Mystères. En effet, jusqu'au sixième volet,  chaque épisode des Vampires forme une histoire complète et autonome avec des personnages certes récurrents (Irma Vep, Philippe Guérande, Mazamette, ...) mais dont les aventures se renouvellent chaque semaine. Il s'agit donc, plutôt que d'un serial (feuilleton), d'une véritable série. Néanmoins, celle-ci prendra un caractère feuilletonesque à partir du  6e épisode,  Les yeux qui fascinent. La métamorphose opérée, elle permettra également à Irma Vep - Musidora - de tisser sa toile et de devenir, après le meurtre du Grand Vampire, la princesse sombre des territoires vampiriques...

 

vampires

 


________________________

1 Les Mystères de New York  est un amalgame de quatre serials sortis aux Etats-Unis entre 1912 et 1914 et produits par la Pathé-Exchange : Perils of Pauline, The Exploits, The New Exploits, The Romance of Elaine. C'est la société mère qui réalisera Les Mystères de New York et inaugurera en France l'ère des serials.
2 Les Vampires feront l'objet d'une parution en volumes après la diffusion complète de la série.

Page : 1 2 next