Avec ses Histoires des théâtres de Liège, 1850 - 1975 dont le troisième et dernier volume vient de paraître aux Éditions du Céfal, Marcel Conradt offre un panorama de la très riche vie théâtrale dans la Cité ardente durant près d'un siècle.

Les mérites de cette entreprise sont multiples mais l'on doit tout d'abord rendre hommage au travail de recherche qui la sous-tend. Qui étudie le spectacle vivant se trouve très vite confronté au problème des sources sur lesquelles travailler. Le théâtre et les arts de la scène sont par essence éphémères, non reproductibles, et si aujourd'hui la technique permet d'en garder une trace assez représentative, l'événement que constitue la performance scénique n'existe plus que dans la mémoire de ceux qui y ont assisté.
Envisageant une large période antérieure aux moyens techniques dont nous disposons, Marcel Conradt a choisi de conter cette histoire théâtrale par le biais des lieux, des salles qui ont accueilli les spectacles. Si ce type d'approche semble chère à l'auteur des Quais de la Meuse et de sa Dérivation ou de La vraie vie du Grand Bazar, elle est aussi emblématique en ce qui concerne le théâtre. En effet, les enjeux politiques et économiques que génèrent la construction et la gestion d'une salle entraînent une production importante de documents divers (archives, articles de presse, dessins, photos...) précieux pour l'historien. Marcel Conradt en a collecté un grand nombre et les matériaux qu'il signale à l'attention pourront servir à de futures recherches.
L'auteur assume une manière particulière de raconter l'histoire : « une discussion entre un père et son fils sous l'œil attentif de la mère ». Il choisit d'aborder le théâtre par les anecdotes et la « vie de tous les jours ». A l'évidence, il y a là une revendication de rester accessible à tous publics et, à plusieurs reprises, Conradt déplorera la perte de cette dimension « populaire » dans un « théâtre plus intellectuel »1 au cours des années 1970. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ce débat qu'il propose non sans quelque provocation. L'intérêt de l'ouvrage est ailleurs.
Pouvoir du public et politique culturelle
Il réside dans la grande masse d'informations qu'il livre et qui amène le lecteur à comprendre ce qu'était ce divertissement sociologiquement central durant tout le XIXe siècle. Car le théâtre était alors le centre d'intérêt de la vie culturelle, mais aussi de la vie sociale, voire de la vie économique. Dernièrement, Christophe Charle a offert une vaste étude de la vie théâtrale dans différentes capitales européennes2. À l'aide de nombreux tableaux et données chiffrées, il élaborait une description des équipements, des professions (comédiens, directeurs, auteurs), du public et des enjeux sociaux du théâtre au XIXe siècle. Les anecdotes narrées par Marcel Conradt conduisent également dans les coulisses d'un monde où le public est roi. Là, si les spectateurs se trouvent trop souvent confrontés à une troupe incomplète, ils organisent un vacarme pour manifester leur colère. Lors des « débuts », séances organisées pour monter la troupe, ce sont encore les abonnés qui votent pour ou contre les acteurs à engager. C'est du public aussi que sont jetés sur scène des billets de récrimination qui doivent, telle est la règle, être lus par le régisseur revêtu de son habit de fonction et non de son costume de scène, quand bien même il joue dans la pièce en cours. De la salle toujours fusent, en cas de mécontentement, des projectiles parmi lesquels figurent les « crompîres », pommes de terre cuites au feu de bois que l'on mangeait aussi à l'entracte. Anecdotes sans doute, mais qui font voir l'importance du public, quasi commanditaire alors de l'événement théâtral.
Ces histoires expliquent aussi le grand nombre de salles que comptait la ville et dont l'existence est aujourd'hui oubliée, car cet art du vivant s'est, d'un point de vue sociologique, décentré par le fait de la concurrence du cinéma et de l'audiovisuel. Et Conradt reconstitue la mémoire de ces salles de spectacle dont le paysage urbain a souvent perdu la trace : la Renommée dans le quartier Saint-Léonard, le Molière dans le quartier Sainte-Marguerite, le Royal Bataclan... De ces salles qui ont proliféré durant le XIXe siècle, Conradt suit la destinée aux mains de directeurs qui sont, dans le système libéral de l'époque, de véritables entrepreneurs de spectacles. Mais il s'attarde aussi sur l'intervention des pouvoirs publics en évoquant les formes aléatoires de subsides ou un impôt récurrent, le Droit des pauvres, suspendu en 1870. L'on peut ainsi approcher les enjeux de ce qui n'est pas encore une politique culturelle à travers les débats au conseil communal ou ceux relayés par la presse, à l'instar de cette question posée par un quotidien en 1935 : « vous êtes-vous déjà demandé ce qu'il en coûte à la collectivité liégeoise d'entretenir une scène d'art lyrique ? »3
Et si l'ouvrage se clôt sur les échos encore audibles des avatars du Cirque des Variétés ou du Théâtre du Gymnase, c'est peut-être sur la triade art du spectacle vivant – pouvoirs publics – spectateurs que, par comparaison, il nous invite à réfléchir.
Mars 2009
Nancy Delhalle enseigne l'histoire et l'analyse du théâtre dans le master en Arts du spectacle à l'Université de Liège.
Marcel Conradt, Histoires des théâtres de Liège, 1850 - 1975. Éditions du Céfal, Liège. (3 tomes parus).
1 T1, p. 12. 2 CHARLE Christophe, Théâtre en capitale. Naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne, Paris, Albin Michel, « Bibliothèque Histoire », 2008. 3 T3, p. 84.

