La tour cybernétique de Schöffer reprend vie

Tour Schoffer -Photo Marc Verpoorten (c) Ville de LiègeLe 21 juin, la Ville de Liège célèbrera la fin des travaux de restauration de la tour cybernétique réalisée par Nicolas Schöffer en 1961. Après plus de quarante ans hors d'état de marche, l'œuvre majeure de l'artiste franco-hongrois, qualifiée de patrimoine wallon exceptionnel, sera animée d'un souffle nouveau. Une renaissance fascinante qui a abouti après bien des étapes.

La tour cybernétique qui jouxte le Palais des Congrès et trône aux abords du Parc de la Boverie intrigue souvent les liégeois. Entre fascination et indécision, cette œuvre d'art contemporain monumentale tout droit sortie des années 60 provoque le débat. À tel point d'ailleurs, que certains l'appellent vulgairement «l'Antenne Gsm». Sous ses airs de gigantesque pilonne électrique, la ressemblance peut en effet être trompeuse. Elle l'est d'autant plus que cette œuvre qui a été conçue précisément pour interagir avec son environnement urbain est à l'arrêt depuis la fin des années 60. 

Une œuvre intelligente

À partir du 21 juin, la confusion sera enfin levée. Après de nombreuses négociations, un budget colossal alloué pour sa restauration et un an de travaux, l'édifice haut de 52 mètres retrouvera son aura artistique d'antan. Grâce à la remise en état et à l'amélioration du dispositif technologique originel, l'œuvre convertira en effets esthétiques les changements liés à l'atmosphère ambiante.

« Nicolas Schöffer était fasciné par les nouvelles technologies. Il a produit de nombreux écrits sur la façon de les exploiter dans le champ artistique. La tour qu'il a réalisée en 1961 apparaît comme la plus grande qu'il ait jamais créée et surtout comme la première tour cybernétique permanente. Dès sa conception, celle-ci a été pourvue de capteurs qui réagissent à la lumière, au vent, à la température, au son et à l'humidité et produisent trois réactions: les mouvements des palles, la diffusion de lumière par des projecteurs colorés et l'émission de sons. Cet exploit était à l'époque rendu possible grâce au fonctionnement de ce que l'on nommait "le cerveau électronique", une salle située sous la tour et qui faisait office d'ordinateur de contrôle. Schöffer y avait également adjoint une "cellule d'indifférence". Cet élément inséré dans le programme cybernétique empêchait l'œuvre de tourner en rond et évitait les effets de répétition. Il permettait en quelque sorte d'opérer une rupture dans le fonctionnement de l'œuvre », explique Manon D'haenens, doctorante en conservation et restauration d'œuvres d'art contemporain au Centre européen d'archéométrie de l'ULg.

Cette œuvre grandiose qui avait été commandée par la Ville de Liège « pour lui donner une image de marque très caractéristique1» faisait intervenir des technologies électroniques fragiles qui sont vite devenues obsolètes. La tour n'a donc fonctionné de façon optimale que jusqu'à la fin des années soixante. Durant ces quelques années, le public pouvait assister quotidiennement et, plus ponctuellement, lors d'un spectacle intitulé Formes et Lumières, à cet étrange balais lumineux et sonore.

De la musique électronique comme leitmotiv

Pour accompagner la projection lumineuse assurée lors du show Formes et Lumières, la Ville avait fait appel à Henri Pousseur, l'un des plus grands compositeurs de musiques électroniques de l'après guerre. Celui-ci livra Trois Visages de Liège, une composition en trois parties mêlant à la fois des sons électroniques avant-gardistes et des passages contés. «Avec cette création, Henri Pousseur répondait à la volonté de Schöffer de créer une sculpture qui projetait des images ponctuées de sonorités. Cette œuvre sonore prolongeait de plus la démarche avant-gardiste poursuivie par Schöffer », explique Stijn Boeve, le directeur du Centre Henri Pousseur.

L'intégration de la composition de Pousseur dans le programme Formes et Lumières n'a malheureusement été que de courte durée. Trop novatrice pour les uns, politiquement connotée pour les autres notamment en raison des références faites aux grèves de l'hiver 60, la pièce musicale a été retirée par ses commanditaires. Elle a été remplacée par les musiques de Bach et de Debussy, plus classiques et moins sujettes à polémique.  «La pièce "Trois Visages de Liège" a été diffusée à plusieurs reprises à l'étranger notamment au concert de musique électronique de Rio de Janeiro ou encore à Venise. Elle a connu un beau succès dans le monde entier... sauf à Liège, où elle a très mal été reçue », poursuit Stijn Boeve.

La mauvaise réception de la pièce sonore livrée par Pousseur à la Ville de Liège ne nuira cependant pas à sa carrière. Au contraire, elle marquera le début d'autres collaborations liégeoises. Pousseur sera notamment nommé Directeur du Conservatoire de Liège. Il donnera également cours à l'Université de Liège où il sera proclamé Docteur honoris causa. Aujourd'hui, une salle du complexe universitaire de l'opéra porte son nom.  

La restauration de la tour, un cheminement fastidieux

video archiveEn 1965 déjà, Nicolas Schöffer, attire l'attention sur l'état de la tour cybernétique et suggère de la restaurer. En 1978, il renouvelle sa demande restée sans réponse mais une fois de plus, celle-ci n'aboutit pas. Sa mort, le 8 janvier 1992, relance le débat mais les initiatives sont vaines. En 1997, la tour cybernétique est classée au patrimoine des monuments historiques. Une décision qui résonne comme l'annonce d'une réponse favorable à sa rénovation mais également à sa conservation. En 2002, la tour est inscrite sur la liste des biens menacés par la Région wallonne et prise en charge par l'Institut du Patrimoine Wallon puis classée en 2009 comme patrimoine exceptionnel de Wallonie. Il faudra attendre 2013 pour obtenir l'autorisation du projet de réhabilitation. 

La question de la restauration de l'œuvre, aussi passionnante soit elle, reste néanmoins un projet complexe  qui a suscité de nombreuses propositions. Tout l'enjeu résidait en effet dans la poursuite d'une restauration optimale de l'œuvre tout en respectant l'intention initiale de son créateur, Nicolas Schöffer. Une tâche peu aisée...

Manon D'haenens, doctorante au Centre européen d'Archéométrie de l'ULg, mène depuis trois ans une étude approfondie sur le projet de restauration de la tour mené par la Ville de Liège. Sur base de cette analyse, celui-ci ne s’appuie pas sur une méthodologie de conservation-restauration pour les aspects artistiques. « Une œuvre d'art contemporain restaurée ne doit pas forcément correspondre à 100% à son état original mais elle doit continuer de répondre à l'intention de l'artiste. En l'occurrence, le but poursuivi par Nicolas Schöffer était de coupler l'effet cybernétique à des effets esthétiques selon une certaine correspondance. Les couleurs ont par exemple une signification particulière de même que la position et le rythme visuel des différents éléments qui se basent toujours sur le nombre d'or. Or, l'œuvre restaurée ne possède pas le bon nombre de projecteurs lumineux ce qui empêche la réalisation du programme prévu par l'artiste. Schöffer était favorable à l'augmentation du nombre d'interactions possible par de nouvelles technologies mais ici, ce nombre a été diminué. Finalement, nous sommes face à quelque chose d'esthétique mais qui ne rencontre plus l'idée développée par l'artiste. S’agissant de technologie, cela reste ajustable grâce à quelques paramètres », argumente la chercheuse. 

Si  d'un point de vue scientifique, l'œuvre rénovée ne correspond pas tout à fait au but poursuivi par son auteur, le public liégeois pourra tout de même apprécier l'esthétisme et l'ingéniosité de la tour remise à neuf après quarante ans d'inactivité. Et, pour reprendre le concept  de l'œuvre, la Ville de Liège a décidé d'y  introduire une musique actuelle. Celle-ci sera sélectionnée à l'issue d'un concours de compositions organisé en collaboration avec Christophe Pirenne, professeur à l'ULg et directeur du Département des Arts et Sciences de la communication.

 

Marjorie Ranieri
Juin 2016

 

crayongris2Marjorie Ranieri est doctorante au département d'Arts et Techniques de Représentation au sein de la Faculté d'Architecture et d'Urbanisme de l'UMons. Ses recherches portent sur l'art participatif en milieu urbain. Elle est aussi journaliste indépendante.