La «fabrique» du divin en pays polythéiste et les larmes des dieux de Palmyre

Les Anciens n’avaient pas l’impression de « fabriquer du divin » : une telle expression vient de la réflexion distanciée de l’analyste moderne qui interprète en termes de création, de fabrication ce que les communautés concevaient comme « déjà là », puisque les dieux « sont là ». Mais encore faut-il les identifier, les nommer, trouver la meilleure manière de leur rendre un culte et se donner ainsi les moyens de susciter leur bienveillance.

Zeus et AphroditeUn historien grec du 5e siècle avant notre ère comme Hérodote inscrira dans le temps la « fabrication » des dieux. Selon lui, les premiers habitants de la Grèce, qu’il appelle des Pélasges, honoraient les dieux comme une collectivité anonyme, les theoi, ce qui signifie « dieux » en grec. Nom commun pluriel : il s’agit déjà d’un polythéisme dans l’idée d’Hérodote (même s’il n’utilise pas le terme comme tel), mais les dieux n’ont pas encore de nom propre. C’est l’exemple de l’Égypte, culture ancestrale s’il en fut, qui aurait conduit les Pélasges à dénommer les dieux, une pratique dont les Grecs auraient hérité. Plus tard, poursuit Hérodote, ce sont les poètes qui sont entrés en action, en donnant aux dieux dénommés des épithètes qualifiantes (Zeus ‘au penser subtil’, Athéna ‘aux yeux pers’, Héra ‘aux bras blancs’), une famille (ce sont les généalogies divines), des compétences (ce sont leurs fonctions), une forme (c’est la traduction anthropomorphe des dieux).

Zeus et Aphrodite, Vase de Leda et le Cygne, 330 av. JC
 

Cette réflexion d’Hérodote a contribué à forger l’idée que les poètes étaient les « théologiens » de la Grèce. Et c’est parfaitement exact, si l’on s’en tient à la signification littérale du mot grec theologia, à savoir un « discours sur le divin ». Les poètes, surtout à la période archaïque, ont littéralement produit un discours sur les dieux, mais cette théologie n’est pas le « discours rationnel sur la foi », tel que le conçoivent les systèmes monothéistes. Le discours en question est un ensemble de récits traditionnels mettant en scène des dieux et des héros, et qui relèvent de la représentation que la communauté se donne d’elle-même et du monde qui l’entoure – dont les dieux font partie. C’est ce que nous appelons des « mythes ».

L’idée que les Pélasges, puis les Grecs après eux, auraient « dénommé » leurs dieux à l’exemple des Égyptiens laisse entendre que les theoi ont une réalité pour d’autres communautés également. Cependant, puisque les divers peuples ne parlent pas la même langue, les dieux portent des noms différents en fonction des cultures. Chaque groupe humain désigne ses dieux dans sa propre langue, mais les panthéons sont comparables, ils sont même interprétables les uns par les autres. Hérodote l’atteste abondamment dans son œuvre : il traduit systématiquement le nom des dieux égyptiens en grec : Isis est Déméter, Ammon est Zeus, Osiris est Dionysos. Et cela ne vaut pas seulement pour l’Égypte. Il fait de même avec tous les peuples qu’il évoque dans ses Histoires. L’analogie de fonction entre les dieux sert de point de contact à une telle lecture. Bien après Hérodote, cette « traduction » des dieux grecs par des noms de dieux romains (Zeus est Jupiter, Athéna est Minerve, Artémis est Diane) montre que la comparaison n’est pas le seul fait de l’historien mais un principe largement répandu dans les cultures polythéistes.

Allant encore plus loin qu’une simple comparaison ou qu’une traduction, les communautés anciennes pouvaient aussi « capter » une divinité provenant d’une région étrangère et l’intégrer au groupe de leurs propres dieux. Les conditions d’un tel accueil étaient strictes et des décisions officielles devaient être prises. Mais le processus d’intégration d’autres dieux que les siens était parfaitement envisageable. En temps de paix, il s’agissait de s’associer une puissance divine dont les compétences paraissaient manquer dans le panthéon d’accueil (c’est ainsi que l’Asclépios grec est devenu l’Esculape romain, apportant à Rome la fonction essentielle de dieu guérisseur). En temps de guerre, il s’agissait de priver l’adversaire de ses dieux protecteurs en les attirant dans sa propre cité. Car la guerre était bien sûr endémique dans les sociétés antiques. Mais ni les Grecs ni les Romains, ni d’ailleurs les Perses ou les Égyptiens, ne se faisaient la guerre pour imposer leurs dieux ou éradiquer ceux des autres. Et si une armée pillait ou détruisait un sanctuaire, même en pays étranger, les acteurs de ces exactions étaient considérés comme impies et subissaient la loi des hommes, voire celle des dieux quand les malheurs qui les accablaient ensuite étaient conçus comme une punition divine transcendant les frontières que dessinait la guerre.

HuffingtonpostLes temples des dieux Bêl et Baal-Shamin à Palmyre ont traversé maints conflits entre les populations antiques. Ils restaient de précieux témoins d’une culture brillante jusqu’au moment où l’obscurantisme du prétendu « État islamique » les a pulvérisés au nom d’un dieu unique face aux dieux des autres, ces autres fussent-ils morts depuis deux millénaires. Les dieux de Palmyre n’ont pas fini de pleurer sur leurs temples détruits, mais aussi sur le corps assassiné et mutilé de Khaled al-Assaad, l’archéologue qui les connaissait si bien.

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 Palmyre, temple de Bêl, 2010. Photo Bernard Gagnon

 

 

Vinciane Pirenne-Delforge
Mars 2016

 

crayongris2Vinciane Pirenne-Delforge est maître de recherche du F.R.S.-FNRS à l'Université de Liège où elle travaille sur les systèmes polythéistes antiques et l'histoire comparée des religions.

 

fabriquerdudivin

 

 

Vinciane Pirenne vient de publier, avec Nicole Belayche, directrice d’étude à l’École Pratiques des Hautes Études (Paris), section des Sciences religieuses, l'ouvrage Fabriquer du divin. Constructions et ajustements de la représentation des dieux dans l’Antiquité aux Presses Universitaires de Liège

Le monde des dieux est une construction humaine, certes organisée, mais instable. Sans cesse mis en question et reconfiguré, il offre au regard de l’historien une plasticité qui est d’autant plus manifeste en contexte polythéiste. Car ces systèmes religieux ne s’appuient pas sur une représentation dogmatique issue de textes révélés ou d’une autorité centrale. Des élaborations et des ajustements y sont sans cesse à l’oeuvre, selon des opérations pragmatiques que, avec Lévi-Strauss, on qualifiera de ‘bricolages’. L’enjeu de cette dynamique de la ‘fabrique’ du divin n’est rien moins que notre compréhension de chaque divinité en particulier – comment et pourquoi fait-on un dieu, ce dieu, tous les dieux, ou le dieu ? – et notre capacité à rendre compte des structurations et fonctionnements de ces ensembles complexes qui ont bel et bien une histoire.

 

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