La «fabrique» du divin en pays polythéiste et les larmes des dieux de Palmyre

capitoleComment naissent les dieux, comment se transforment-ils, comment évoluent-ils ? Pourquoi certaines cultures en ont-elles conçu des multitudes quand d’autres ont installé au ciel ou au-delà une entité divine unique ? S’agit-il d’un processus déterminé qui va du polythéisme – la version multiple du monde divin – au monothéisme – la version exclusive ? Ces questions ont longtemps agité l’histoire et l’anthropologie des religions. Elles continuent de se poser pour partie, mais certaines se sont révélées impertinentes. Ainsi, la vision du cheminement religieux nécessaire des sociétés humaines n’est plus en vigueur depuis un bon siècle dans les analyses qui se veulent scientifiques. Il est fini le temps où de savants penseurs considéraient que les hommes avaient d’abord été polythéistes (considérés comme « païens » et « idolâtres ») avant que le monothéisme ne s’impose en sa vérité. Cependant, la question de l’« idolâtrie » n’a pas fini de faire parler d’elle dans d’autres types de discours : c’est au nom de la lutte contre les idoles que furent pulvérisés, il y a quelques mois, les temples de Palmyre ; c’est sous cette même bannière que sont détruits les témoignages des cultures anciennes où la pluralité divine était de mise. Et, même s’il ne s’agit pas de placer sur le même pied des attitudes très différentes, que penser de la décision de dissimuler les statues antiques dénudées des musées de Rome aux yeux de dignitaires iraniens en visite dans la capitale italienne à la fin du mois de janvier dernier ?

Photo Panumas NikAujourd’hui, les monothéismes tendent à occuper tout l’espace du discours médiatique sur les religions. Il faut toutefois souligner que la pluralité fut longtemps de mise dans la représentation du divin au sein des communautés humaines et qu’elle l’est encore aujourd’hui dans des sociétés qui ne font pas forcément parler d’elles. Même le dieu des Hébreux ne fut pas immédiatement seul et unique : il eût une femme, voire toute une famille, nous disent les archéologues et les biblistes, avant de se retrouver en face-à-face avec son peuple. Le dieu principal des Hébreux – un dieu parmi d’autres, donc, mais dominant le panthéon – est ainsi progressivement devenu le seul ‘Dieu’ dans le cadre d’un système désormais centré sur une révélation écrite.religionsLes chrétiens et les musulmans ont ensuite assumé cet héritage centré sur un référent divin unique, dont le message est intimement associé à l’écriture. C’est pourquoi ces trois systèmes sont appelés les « religions du Livre ». Ces religions « monothéistes » ont rompu avec des cultures millénaires qui associaient la complexité du monde à une pluralité de dieux et fondaient cette représentation multiple sur des traditions culturelles variées, évolutives et flexibles.

 

Un autre trait distinctif des polythéismes est l’absence de toute représentation dogmatique issue de textes révélés. La porte reste ouverte à tous les remodelages suscités par la diversité des contextes et des situations. Certes, cette plasticité n’est pas leur apanage : tout système religieux, envisagé sous l’angle d’une approche historique, fait l’objet d’évolutions, de transformations, d’adaptations. C’est précisément ce que tendent à gommer les fondamentalismes. Il n’en reste pas moins que les paysages divins aux composantes multiples offrent davantage de prise à la variation que ne l’autorise la conception d’un dieu unique. Quand on a déjà beaucoup de dieux à disposition, en accueillir de nouveaux n’a pas du tout le même impact que dans un cadre où l’exclusivité divine est un commandement supérieur.

Quelques considérations s’imposent encore avant d’examiner comment on « fabriquait » du divin dans l’Antiquité, en l’absence de toute révélation historiquement déterminée. Un premier constat est celui d’une évidence pour les Grecs et les Romains : les dieux sont là et ils sont partout. Un deuxième constat concerne l’interaction avec eux : les dieux sont attentifs aux humains et se préoccupent de la vie des communautés. Un troisième constat découle des deux précédents : les dieux sont des êtres puissants et il est nécessaire de leur rendre hommage. C’est de la pertinence de l’hommage rendu que découlera la qualité de la communication entre les sphères humaine et divine au bénéfice des deux parties. Les hommes ont tout à gagner de la bienveillance divine et les dieux ne sont jamais aussi divins qu’au travers des attentions qui leur sont réservées par les humains. Les dieux sont également très tatillons sur ce point : négliger une divinité peut avoir des effets délétères et les récits mythiques sont remplis des colères de dieux ou de déesses qui n’ont pas reçu l’hommage d’un mortel simplement distrait ou sciemment oublieux.

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