Les irréguliers de Baker Street. Les fanfictions francophones de Sherlock Holmes

Dans son mémoire de fin d'études, Les irréguliers de Baker Street, récemment primé par la BiLA1, Anaïs Francotte étudie les fanfictions selon différentes approches littéraires. Pour cerner la pratique fanfictionnelle dans ses multiples conditions de production, elle interroge son rapport à la littérature, à l’œuvre et à la création littéraire. Pour ce faire, elle aborde un corpus de textes francophones selon différents angles et points de vue, qu’il s’agisse d’interroger le lien entretenu par ces fictions avec l’œuvre dont elles dérivent, de la classification générique sous laquelle il est possible de les regrouper, ou encore de leur mise en scène narrative. 

Pride-and-prejudice-and-ZombiesQue se passerait-il si Sherlock Holmes était une femme ? Un adolescent, dans le Londres contemporain ? Ou si John Watson était le célèbre détective, et Holmes son inséparable acolyte ? Ce sont ces nombreuses possibilités que se chargent d’explorer les fanfictions, ces « fiction[s] écrite[s] par des fans pour d'autres fans, en prenant un texte ou une personne célèbre comme point de départ2 ».  

À l’origine

En tant que production amateur et populaire, et de par l’intérêt relativement récent des chercheurs pour cette catégorie de production, les fanfictions restent un phénomène littéraire relativement peu étudié mais dont le succès n’a cessé de croître au cours de ces dernières années.

De nombreux facteurs ont contribué sortir de l’ombre cette pratique littéraire, comme notamment l’édition et la publication de plusieurs fanfictions telles que Fifty Shades of Grey, ou encore Pride and Prejudice and Zombies. En s’attachant au vecteur numérique, la pratique fanfictionnelle a également pu se démocratiser, et quitter les cercles restreints auxquels elle se destinait de prime abord. Car si à la base elle n’était le fait que de quelques fans acharnés, s’échangeant leurs histoires par courrier au sein de réseaux spécifiques, la mise en ligne sur différents sites d’archivage a permis de booster le champ de diffusion, rendant dès lors les textes accessibles à tous : initiés comme novices. Le but de ces histoires est avant tout de permettre au lecteur de prolonger son immersion dans l’univers fictionnel de son choix, d’échanger autour de cette matière en proposant différentes intrigues aux autres fans, ou encore en dialoguant sur les différents personnages et leurs motivations.

S’il est certain que la pratique fanfictionnelle ne date pas d’hier, il n’existe pas de réel consensus autour de son apparition. Certains chercheurs n’hésitent pas en effet à faire remonter l’existence du phénomène à plusieurs millénaires. Suivant cette théorie, ils considèrent par exemple que les évangiles ne sont en fait que des fanfictions de l’Ancien Testament, dues aux auteurs amateurs qu’étaient Luc, Matthieu, Jean et Marc3. En réalité, son émergence serait vraisemblablement plus récente, et conditionnée à l’apparition des premières associations de fans (ou fandoms) au début du 20e siècle.

Dans les faits

holmesLorsque l’on parle de fanfictions, on parle surtout de milliers d’histoires, d’auteurs, de fandoms. Quoi de plus naturel, dès lors, que le phénomène se soit emparé de Sherlock Holmes, l’un des personnages les plus adaptés de l’histoire de la littérature et du cinéma ? Le détective consultant constitue à lui seul un véritable mythe, qui s’est vu mis en scène sous tous les formats possibles et imaginables (jeux vidéo, bandes dessinées, romans, séries télévisées ou films). Et même lorsqu’il n’est pas directement adapté,  son importance est telle qu’elle influence la création de personnages originaux. Après tout, le célèbre Dr House n’est-il pas une adaptation libre du détective de Conan Doyle ?  

Dans son livre, Sherlock Holmes, de Baker Street au grand écran4, Natacha Levet se penche sur les raisons de cette pérennité. Elle identifie trois pistes pouvant stimuler la création de nouvelles intrigues : le mystère de la mort de Sherlock Holmes, que l’auteur ressuscitera après trois ans d’absence ; le fait que bien qu’en étant contemporain de Jack l’éventreur, le détective n’ait jamais cherché à résoudre son affaire ; l’évocation, au sein du texte original, d’une centaine d’intrigues inédites jamais écrites par Conan Doyle. Or, notre travail a démontré que ces tropes narratifs n’étaient en rien privilégiés par les fanfictionneurs, dans la création de nouveaux textes.

En réalité, les fanfictions se comportent comme un véritable écosystème. Indépendamment du type de texte se voyant adapté, elles agissent comme un genre dérivatif à part entière. Régi par ses propres lois et inscrit dans ses propres traditions historiques, il dispose de canevas narratifs spécifiques sur lesquels viennent se greffer différentes œuvres, différents personnages.

Slash et case !fic

En ce qui concerne le corpus holmésien, deux catégories de fanfictions sont surtout mises en avant par les auteurs : le slash et les case !fic. Le premier s’attache à la mise en scène d’une romance et de relations physiques entre deux protagonistes de même sexe. Pour l’univers de Conan Doyle, il s’agit le plus souvent de Sherlock Holmes et John Watson. Mais ce genre très particulier est l’un des éléments fondateurs de la pratique fanfictionnelle, et il se trouve mis en scène dans tous les fandoms sans exception, quel que soit le texte original prolongé (même la Bible). Le second trope évoqué, le case !fic, concerne quant à lui le développement de nouvelles intrigues policières mais qui n’entretiennent, contrairement à ce que pouvait supposer Levet, aucun rapport direct avec le canon originel.

Les fanfictionneurs semblent donc plus attachés à développer ces schémas qu’à créer un quelconque lien de cohérence avec l’intrigue du texte source. Loin de s’attacher à combler les blancs laissés par l’œuvre canonique, ils produisent une actualisation de sa matière, de ses enjeux et problématiques, en s’inscrivant dans un lien de continuité avec le genre fanfictionnel lui-même. Ces tendances sont moins significatives de la manière dont les fanfictionneurs envisagent un canon, que de la manière dont leurs préoccupations peuvent se refléter dans le texte. À titre d’exemple, les fanfictionneurs peuvent utiliser le slash pour tenter de renégocier la question du genre et de la représentation des individus homosexuels dans la société.

Au final, leur originalité et l’intérêt de leur entreprise résident moins dans l’invention d’un univers fictionnel novateur que dans l’art qu’ils ont de réinvestir un univers existant de significations nouvelles. Pour ce faire, ces auteurs se servent des outils proposés par leur pratique, en s’inscrivant dans des tropes narratifs spécifiques qui reflètent les intérêts des fanfictionneurs eux-mêmes. L’innovation, dans l’écriture fanfictionnelle, se situerait donc moins dans la capacité d’un auteur à rompre avec ses traditions littéraires que dans sa manière de jouer avec les contraintes inhérentes à sa pratique, dans le but de faire sens.

 

            Anaïs Francotte
Février 2016

 

 

 

expo

À propos de Sherlock Holmes...

Exposition :
Le Cabinet des curiosités de Sherlock Holmes
à la BILA !

 

Et si Sherlock Holmes avait soigneusement conservé les indices insolites et les faits extraordinaires de ses enquêtes ? 

La BiLA vous propose de visiter le cabinet des curiosités du plus grand détective de tous les temps. 

À travers la découverte d’une série d’objets insolites, l’exposition permet de revivre les grandes intrigues rapportées par le Dr Watson (mais imaginées par Sir Conan Doyle). 

 

Entrée libre durant les heures d’ouverture de la BiLA :

Lundi : 12h - 19h
Mercredi : 12h - 19h
Samedi : 9h - 13h

 www.bila.chaudfontaine.be                     http://centre-steeman.blogspot.be

 

 

 


 

1 À l’occasion du Festival BiLA, Anaïs Francotte a été proclamée lauréate du Prix BiLA 2015 octroyé par la Bibliothèque des Littératures d'Aventures pour son travail de fin d’études, réalisé à l’Université de Liège, intitulé Les irréguliers de Baker Street Approche des fanfictions de Sherlock Holmes dans le domaine francophone. Le travail d'Anaïs Francotte a convaincu le jury par son approche originale et la qualité de son analyse. Le travail devrait être prochainement publié aux éditions Bebook, à l’instar des travaux des lauréats des éditions précédentes.
2 Fanfiction. Sur Fanlore. En ligne ici (consulté le 10 octobre 2014). 

3 MORRISON (Ewan), In the beggining, there was fanfiction : from the four gospels to Fifty Shades. Sur The Guardian. En ligne ici (consulté le 5 octobre 2014). 

4 LEVET (Natacha), Sherlock Holmes, de Baker Street au grand écran. Paris, éditions Autrement, 2012.