The Lowland (« Longues Distances ») a pour sujet les répercussions de l’Indépendance indienne, à Calcutta et au-delà, à travers les destinées entrecroisées de deux frères, Udayan et Subhash – le premier qui embrasse la révolution armée d’obédience maoïste et la cause des Naxalites, avec des conséquences dramatiques, le deuxième qui choisit de s’exiler aux États-Unis pour ses études, moins par ambition personnelle ou en raison de la grande instabilité politique de Calcutta dans les années 60 et 70, d’ailleurs, que pour enfin se donner le droit de rivaliser d’audace avec son frère cadet. Ainsi, dans le dernier roman de Lahiri, la thématique historique est omniprésente, bien qu’elle reste en sourdine, perpétuellement soumise à une esthétique du détour, du déplacement, et du non-dit, qui trouvera son apogée (et, pour Subhash, une certaine forme de rédemption spirituelle) dans ce que l’on pourrait appeler l’émergence d’une topographie transnationale – et bien plus, transrégionale – de l’impensé historique.
L’après-vie de l’indicible historique
Avec beaucoup de finesse, le dernier livre de Lahiri rejoint donc les textes traitant de la face sombre de l’indépendance indienne à Calcutta – cette face sombre qui ne trouve que peu, voire pas de droit de cité dans l’histoire officielle nationale – tout en revisitant considérablement le roman «classique» d’immigration transnational, où l’Amérique est généralement célébrée comme garantie d’un renouveau identitaire. Les thématiques rebattues d’intégration et d’assimilation culturelle y sont d’ailleurs remarquablement absentes, se substituant à un questionnement plus général sur «l’après-vie» de l’indicible historique, et sur la façon dont un passé en panne de symbolisation menace de surdéterminer le présent – qu’il soit indien ou américain.
En effet, l’apport majeur de The Lowland, c’est de suggérer qu’au-delà des allégeances politiques et communautaires, la mémoire interdite de la sanglante répression de l’État indien contre les Naxalites, mêlée à la mémoire de la «face sombre» de l’Indépendance du Bangladesh (venue elle-même réveiller le spectre du traumatisme de la Partition de 1947), n’a jamais cessée de hanter les habitants de Calcutta, témoins directs ou indirects d’une violence qui n’a jamais été apaisée, ou apurée, par une commémoration à l’échelle nationale.
Un silence assourdissant
Loin d’être acquis à la cause Naxalite, The Lowland prend appui sur les multiples aspects d’une histoire régionale bengalie noyée, pour ce qui est des décennies autour de l’Indépendance, dans un silence assourdissant. C’est ce silence que Subhash, le frère ainé, emporte dans ses bagages aux États-Unis, et que ses parents lui opposent, alors qu’il revient un temps à Calcutta en 1971 à l’occasion du décès de son frère cadet, en étant incapables de mettre en mots ce qu’ils ont vu depuis le balcon de leur maison, surplombant leur quartier de Tollygunge : l’exécution d’Udayan par les paramilitaires, la disparition de son corps dans un fourgon blindé. C’est ce silence que Subhash, qui se vit comme « une image de rechange » de son frère (251), rencontre aussi chez Gauri, la veuve enceinte d’Udayan, alors même qu’il se décide à l’épouser pour pouvoir lui permettre d’entrer aux États-Unis et ainsi lui éviter un veuvage équivalent, en Inde, à une mort sociale. C’est ce même silence qui se perpétue à la génération suivante, sur le sol américain, lorsque Bela, la fille d’Udayan et de Gauri, reste ignorante, jusqu’à ce qu’elle devienne mère à son tour, de l’identité de son père biologique et des circonstances dramatiques de sa venue au monde, même après que Gauri l’a définitivement abandonnée à Subhash, son père adoptif, voyant dans une carrière académique en Californie l’ultime salut d’une existence tourmentée par le souvenir d’Udayan. Finalement, c’est ce silence et ces débris d’histoire créant une distance infranchissable entre Subhash et ses parents, Subhash et Gauri, et plus tard, Bela et sa mère, qui semblent s’être déposés en strates dans le «Lowland» éponyme du quartier d’enfance des deux frères, Tollygunge, comme si cette basse terre inondable devait finalement devenir le seul témoin, le seul réceptacle, d’une mémoire régionale impossible et de son empreinte létale au travers des générations.
Menottés à l’histoire
Il y aurait fort à dire sur la façon dont Lahiri revisite le thème du double au travers de la relation entre les deux frères, rivaux et complices nés quelques années à peine avant 1947, et qui, dans l’enfance, se sentent à la fois rassurés et troublés dans leur identité par la présence de l’autre. Je me contenterai ici de faire quelques remarques sur la façon dont ces deux frères semblent « menottés » à l’histoire, pour reprendre une expression que Salman Rushdie réserve à Saleem Sinai, personnage principal de Midnight’s Children né sur le coup de minuit le 15 août 1947, en synchronisation parfaite avec la naissance de la nation indienne.
Chez Lahiri, la suggestion que la destinée des deux frères se confond à l’Histoire (et à 1947) n’en est pas moins forte que chez Rushdie, même si elle semble certainement moins auspicieuse. En effet, le 15 août 1947, alors que les festivités de l’Indépendance battent leur plein, Subhash et Udayan, alors âgés de deux et quatre ans, sont tous les deux en proie à une violente fièvre, suspendus entre la vie et la mort. Construit rétrospectivement comme son «tout premier souvenir » (108) par Subhash alors qu’il se trouve déjà aux États-Unis – un souvenir dominé par l’inquiétude parentale, toujours présente des décennies après, que les deux frères ne puissent survivre à leur fièvre – l’Indépendance devient ainsi doublée par une maladie qui n’en finit pas d’étendre son ombre menaçante.
Cette opposition entre l’Histoire et l’histoire, le national et le régional, est d’ailleurs répétée en 1971, l’année de l’Indépendance du Bangladesh, lorsque Udayan, de nouveau en proie à une fièvre élevée, ne parvient pas à échapper aux paramilitaires du gouvernement central en se fondant dans l’épaisseur du Lowland inondé. Faisant une rime entre 1947 et 1971, la fièvre d’Udayan, et l’exécution de ce dernier, apparaissent ainsi comme les symptômes d’une impossible réconciliation entre identité régionale et nationale. Cette rime entre 1947 et 1971 est d’ailleurs renforcée par le fait que, de façon fort significative, c’est en se tenant sur le même balcon que les parents d’Udayan et de Subhash, assistent, impuissants, à l’exécution de leurs fils cadet en 1971 et au lynchage de leur porteur de lait musulman par une foule hindoue juste avant l’Indépendance, en 1946 – deux événements qui n’auront jamais droit de cité et tomberont, l’un comme l’autre, dans le champ aveugle de l’Histoire, malgré une plaque commémorative posée dans le Lowland par les camarades d’Udayan, et qui sera bientôt cernée, d’ailleurs, par les détritus en tous genres.
Finalement, l’un au travers de son exil, l’autre au travers de son radicalisme politique, les deux frères de Lahiri semblent incarner les deux facettes d’une même impossibilité : celle d’être bengali et Indien dans un Calcutta où les histoires (régionales, nationales et, faut-il le rappeler, impériales) se télescopent violemment, mais où, après 1947, une seule version des faits n’aura droit de cité, comme si le grand récit postcolonial de l’Indépendance indienne et de la libération nationale devait éclipser toutes les autres.
Delphine Munos
Août 2015
Delphine Munos est chercheuse FRS-FNRS en littérature anglaise moderne et littérature américaine. Ses publications récentes incluent une monographie sur l’œuvre de Jhumpa Lahiri After melancholia : A reappraisal of second-generation diasporic subjectivity in the work of Jhumpa Lahiri (Amsterdam & New York : Rodopi, 2013). 237 pages.

