Depuis la nuit des temps, l'homme aime conter et se faire conter des histoires. L'art de la narration a toujours eu la réputation d'apaiser les esprits, de raviver les cœurs, de transporter les corps et d'éveiller les sens. Cette pratique vieille comme le monde a en effet inspiré les plus grands. Cinéma, théâtre, littérature et même art contemporain... elle est au centre de nombreuses offres culturelles. Pour la troisième édition du cycle «Artistes à l'hôpital», l'historienne de l’art Julie Bawin a voulu redonner leur juste place aux mots en invitant Patrick Corillon. Cet artiste à l'œuvre polymorphe mais surtout cet affabulateur hors pair a disséminé ses Histoires à dormir debout au sein de l'hôpital du CHU. Initié, amateur ou spectateur malgré lui, le public est convié à découvrir un univers rempli de poésie. Émotions et évasion garanties...
La grande verrière imaginée par l'architecte Charles Vandenhove constitue sans aucun doute le centre névralgique du site hospitalier du Sart Tilman. Baigné par la lumière du jour, ce lieu de passage incessant s'apparente à une véritable fourmilière en activité. De nombreuses personnes s'y affèrent quotidiennement pour diverses raisons. Bon ou mauvais événement, les causes d'une venue à l'hôpital sont multiples. Il y a d'abord ceux qui se rendent au chevet d'un proche pour s'assurer de son état de santé, pour le soutenir ou le féliciter. Il y a ensuite ceux qui viennent consulter un professionnel ou encore ceux qui sont admis pour y séjourner. Enfin, il y a les habitués pour qui le dédale de couloirs a révélé bon nombre de ses secrets. Rejoignant à la hâte les salles de cours voisines ou pressant le pas au son du bipper placé dans leur blouse blanche, ceux-là fréquentent l'hôpital pour les études ou le travail.
Toutes ces personnes dont les trajectoires se sont croisées à un moment ou à un autre ont marqué l'institution de leur empreinte. Ce lieu unique est en effet chargé d'histoires dans tous les sens du terme, depuis l'histoire patrimoniale du bâtiment jusqu'à l'histoire des êtres qui ont été soignés ou qui se sont éteints entre ses murs. Parmi elles, il en est désormais d'un genre nouveau : les Histoires à dormir debout de Patrick Corillon. Ces récits de vie ont investi l'espace hospitalier dans le cadre de la troisième édition du cycle «Artistes à l'hôpital», une manifestation artistique organisée par le Musée en Plein air du Sart Tilman en collaboration avec le CHU.
Quand l'art et la médecine se rencontrent
Impulsé et curaté par l'historienne d'art Julie Bawin, le cycle poursuit deux objectifs: favoriser la rencontre improbable entre l'œuvre d'un artiste contemporain et les usagers du site du Sart Tilman mais surtout susciter chez ceux-ci une réflexion destinée à leur faire momentanément oublier le lieu où ils se trouvent. Cette mise en présence de l'art et de la médecine s'avère être une pratique encore peu répandue dans le milieu hospitalier. Bien que les infrastructures de Gand et de Charleroi aient ponctuellement invité un artiste, aucune ne l'a fait de façon récurrente. Julien Compère, l'administrateur délégué du CHU, se réjouit de ce pari osé et le soutient avec conviction: «Venir à l'hôpital est toujours un moment difficile pour une personne. L'art fonctionne comme une bulle d'oxygène. Il offre la perspective de se questionner et donc de penser à autre chose, de s'évader. En tant qu'institution publique c'est également notre rôle de donner aux artistes l'opportunité d'exposer dans un lieu qui est lui même considéré comme une œuvre d'art » affirme t-il.

De Sol LeWitt, à Viallat ou Buren en passant par la grande verrière classée, l'art a toujours occupé une place importante au sein de l'hôpital. Si depuis une vingtaine d'années, sa présence s'est intensifiée suite à la collaboration établie entre le Musée en plein air et le CHU, elle s'inscrit dans une tradition beaucoup plus ancienne initiée et assumée dès la conception de l'édifice par Charles Vandenhove.
Un cycle qui fait parler de lui
En 2014, l'artiste française Jeanne Susplugas s'était emparé des lieux avec des œuvres qui faisaient explicitement référence à l'addiction aux médicaments. Les usagers s'étaient notamment vus accueillir dans le hall principal par l'inscription lumineuse «L'aspirine, c'est le champagne du matin.» En raison de sa dimension provocatrice, cette citation engagée n'avait pas été du goût de tous.
Face à ces écueils, Julien Compère s'était empressé de rétorquer: «Tout ce qui fait débat est une bonne chose. Cela prouve que l'on marque un intérêt et que cela ne nous laisse pas insensibles. Il n'y aurait rien de pire qu'une exposition qui ne suscite aucune réaction et qui passe inaperçue.»
Un an plus tard, la polémique a laissé place à la légèreté. «Après l'exposition très conceptuelle de Djos Janssens et après celle de Jeanne Susplugas qui avait suscité de nombreuses réactions, je voulais insuffler au cycle une dimension plus poétique. Patrick Corillon est l'auteur d'une œuvre polymorphe qui induit l'immersion et l'évasion par les mots. Pour peu que l'on soit curieux, on entre très vite dans ses histoires. Elles ont une dimension très didactique destinée à tous», assure l'historienne de l’art et curatrice Julie Bawin.
L'œuvre fictive de Patrick Corillon explore la thématique de la maladie ou de la guérison autrement, à coups de mots et de rimes. «J'ai travaillé dans une démarche introspective qui visait à comprendre le sens généré par des situations créées par l'hôpital. J'aborde cela par les mots et par la fiction parce que cela permet de donner du sens mais aussi de prendre du recul », explique l'artiste.
Un parcours au fil des mots
Parfois réjouies ou amusées, souvent perplexes, interloquées et pensives, les mines des visiteurs diffèrent mais ne semblent jamais insensibles. Leur regard est d'emblée attiré par ces draps de lits colorés qui ont pris d'assaut les balcons de l'entrée. Quelques personnes font la moue en signe de surprise ou d'incompréhension puis elles s'approchent du castelet situé un peu plus avant. Après avoir lu le texte, elles comprennent que ces morceaux de tissus suspendus dans le vide donnent vie à la fiction contée. Le récit d'hommes et de femmes malades qui sacrifient leurs draps pour continuer à se voir raconter des histoires en temps de guerre.
Emprunts d'un message d'espoir et de courage, les mots chez Patrick Corillon se veulent salvateurs et les phrases cathartiques. «Toutes ces histoires ont un lien avec la souffrance de l'âme et du corps. Elles évoquent aussi le bien-être que l'action de raconter et d'écouter des histoires peut provoquer », précise Julie Bawin.
Le parcours se poursuit à l'étage intermédiaire avec, L'Epidémie, un film d'animation traitant des craintes de la maladie. Il nous conduit ensuite le long d'un couloir habité par un chemin de croix. Les panneaux présents évoquent les notions de souffrance, de consolation ou encore de guérison de l'âme sur toile de fond judéo-chrétienne.

Ce périple débouche enfin sur la salle d'exposition située dans la verrière sud. Là, à travers les découvertes du Professeur Alfred Wierzel et les témoignages de ses patients, l'artiste entreprend une approche créative du langage médical. Il se laisse aller à un travail plus conceptuel illustré par des livres objets. «Toutes mes histoires sont traversées par un fil narratif qui nous aident à recoudre les plaies que la vie a pu nous imposer. Elles sont toutes supportées par des pièces ou des images minimalistes comme des monochromes. »
Cette alternance entre les mots et les objets s'avère être une constante dans l'œuvre de l'artiste. Elle nous aide à s'abandonner et à se laisser bercer au gré des narrations. En fonction du vécu de chacun, celles-ci réveilleront des souvenirs enfouis et génèreront des expériences différentes mais peu importe le degré de lecture, une chose est sûre: nous en ressortirons grandis.
Marjorie Ranieri
Mai 2015

Marjorie Ranieri est journaliste indépendante.

