Émouvoir la cité, un examen des émotions en politique

Depuis la révolution scientifique, amorcée philosophiquement au 17e siècle, avec Descartes notamment, et poursuivie aux 18e et 19e siècles dans les autres domaines de la pensée, dont l’histoire, le domaine de la politique est considéré comme étant nécessairement soumis à l’empire de la raison. Pour qu’il puisse en être ainsi, des techniques de gouvernement dites « scientifiques » (bureaucratie, gestion financière, etc.) se sont mises en place au fur et à mesure que les États nationaux, qui sont encore les nôtres aujourd’hui, s’affirmaient. Pourtant, la politique demeure avant tout une affaire humaine ; or, qu’est-ce qui caractérise mieux l’homme que ses passions ? Comment, dès lors, nier la place qu’occupe la dimension émotionnelle en politique ?

Pour aborder cette problématique complexe mais centrale de la vie démocratique et citoyenne, le Département de recherches Transitions (Département de recherches sur le Moyen Âge et la première Modernité) et la MSH–ULg ont décidé d’inviter l’historienne et politologue Nicole Hochner, de l’Université Hébraïque de Jérusalem, le 17 mars prochain, à nous faire part de ses réflexions sur cette question, qu’elle a longuement étudiée. Sa conférence, intitulée Émouvoir la cité, un examen des émotions en politique interrogera l’histoire tumultueuse de la période charnière entre le Moyen Âge et les Temps modernes, afin d’alimenter un débat citoyen sur un thème d’actualité.

 

 

Émotion et politique, un couple essentiel

L’intervention des émotions en politique s’avère extrêmement diverse. C’est d’abord celle du décideur politique, quel que soit le niveau de pouvoir qu’il occupe, qui, lorsqu’il pose un acte de gouvernement, laisse inévitablement intervenir ses sentiments (amour, haine, dégoût, etc.) ou ses convictions, ses principes (souvent en liens étroits avec ses affects).

Anti-Lebrun Lge 94 02Il y a ensuite l’émotion du citoyen, acteur plus ou moins passif, plus ou moins actif de la polis, qui réagit  – en partie émotionnellement – aux actions de ses dirigeants. Ce sont également les citoyens, réunis en groupe, dans des associations, des entreprises, des assemblées de protestation, qui laissent parfois éclater leurs passions sur des questions éminemment politiques. Cette émotion des masses fait d’ailleurs l’objet de l’attention particulière de ceux qui incarnent l’autorité ou de ceux qui ambitionnent de l’incarner. L’émotion est sondée, décryptée par ceux-ci, afin que leurs discours à la fois l’épousent et la modèlent. L’émotion devient aussi, en partie, l’inspiratrice de politiques, ou la condition de possibilité de certaines politiques, comme quand des mesures sécuritaires sont prises à la suite de l’effroi causé par un attentat, ou lorsqu’une région passe sous la coupe d’une organisation terroriste suite à la terreur que celle-ci répand.

Ainsi, prendre conscience que l’émotion est inhérente à la vie politique, parce que composante essentielle de toute vie sociale, est une nécessité. Appréhender un phénomène humain c’est apprendre à le contrôler, et donc à ne plus en être l’esclave.

 

Les émotions, objet historique ?

Dans cette perspective, le devoir de l’historien est de convoquer les richesses du passé pour nourrir une réflexion de société. En effet, le regard que celui-ci porte sur le présent, nourri par sa pratique quotidienne des sociétés du passé, lui permet, par contraste, de percevoir avec une certaine acuité les singularités propres à ce présent. Mais l’émotion est-elle pour autant objet d’histoire ?

roiCe n’est en fait que récemment qu’une histoire politique des émotions s’est affirmée au sein de la discipline historique. Elle apparaît à l’orée des années 2000, en marge des études politiques « classiques », notamment dans le travail de William M. Reddy, qui fut l’un des premiers à proposer aux historiens une grille de lecture des émotions1, ou encore celui de Barbara H. Rosenwein2, davantage anthropologique, qui envisagea les groupes humains comme des communautés émotives. Depuis lors, l’historien s’est mis à investiguer les émotions des hommes du passé.

nagyCelles des puissants, tout d’abord, sous l’angle surtout d’une émotivité politique contrôlée qui aide le prince, le souverain à construire l’image qu’il entend donner de lui-même. Ces émotions n’ont ici que fort peu de rapports avec ses affects intérieurs. C’est ce qu’entend décrypter l’historienne Piroska Nagy3 lorsqu’elle étudie les larmes versées par les souverains du Moyen Âge, des larmes toutes politiques qui résultent d’une mise en scène. Elles signifient au public que le souverain vit une expérience mystique et spirituelle révélatrice d’une élévation religieuse, qui prouverait sa sacralité et la source divine de son pouvoir.

L’amour est également mobilisé par les puissants, ainsi que le prouve un volume collectif récent : Amour et désamour du prince4. On y constate que l’articulation entre l’amour et la justice –ou entre leurs antithèses : la haine et l’injustice – y est prépondérante. Le prince s’avère être celui qui rend la justice, notamment en condamnant à mort les criminels, et celui qui dispense la grâce, émanation d’un amour que l’on rapproche volontiers de celui du Christ pour les hommes.

Enfin, il y a les émotions populaires, auscultées notamment à travers les fêtes religieuses et politiques qui scandent la vie des cités. Par exemple, dans l’espace qui formera plus tard la Belgique, à la fin du Moyen Âge, les cérémonies urbaines (entrées princières, processions religieuses, fêtes spécifiques, etc.) voient se déployer des mises en scène théâtrales et littéraires qui parlent au nom de l’émotion populaire – tout en la suscitant réellement –, soit par le fait du prince, soit par les autorités urbaines religieuses ou laïques. Ceci fait d’ailleurs dire à l’historienne Élodie Lecuppre-Desjardin que les villes mobilisent une véritable « politique des émotions5 ».

 

Une historienne ancrée dans le présent

C’est dans ce champ de recherche récent que se situe la conférence de Nicole Hochner, dans la conviction que l’historien(ne) a quelque chose d’original à apporter à la société actuelle, sur ce sujet en particulier.

Louis12Nicole Hochner est à la fois historienne et politologue. Ses recherches portent sur l’histoire de la politique, en Europe occidentale, au cours du Moyen Âge tardif et de la première Renaissance (14e–16e siècles). Son ouvrage majeur, Louis XII. Les dérèglements de l’image royale (1498–1515)6, examine la manière dont ce monarque français se mit en scène dans les écrits et les arts de son temps, et comment, notamment, l’émotion des foules, instrumentalisée, permit de construire en partie cette image. Plus récemment, elle s’est interrogée sur les émotions et sur l’amour chez l’un des penseurs fondamentaux de la Renaissance, Nicolas Machiavel7.

Le propos qu’elle développera ambitionne d’expliquer la défiance de la politique face aux émotions – et pourquoi et comment la démocratie contemporaine, fragilisée et en crise, se trouve confrontée à la réhabilitation croissante des émotions (on parle depuis quelques décennies d’intelligence émotionnelle, on révise la dichotomie trop simpliste de la raison et de la passion). Car la démocratie moderne émerge des Lumières, l’homme nouveau qu’elle préconise est donc idéalement clairvoyant et rationnel. Il rejette ce qu’il juge impulsif et émotionnel. L’émancipation du citoyen suppose la domination des passions et la victoire de la raison. Il est donc très problématique pour la démocratie de convoquer les émotions après les avoir bannies systématiquement, surtout après avoir fabriqué un idéal du citoyen comme acteur rationnel (ce qui ressurgit d’ailleurs dans les théories économiques, sociologiques ou politiques, qu’on désigne justement comme « rational choice theory »ou « rational actor theory »). Le défi du Politique est de ré-imaginer une vie citoyenne qui embrasserait et inclurait les émotions, sans pour autant renoncer aux acquis de l’émancipation et des droits.

soulèvementIl faut préciser que le mot « émotion », qui a pour signification initiale le trouble, évoque plus spécifiquement ici les troubles politiques causés par les soulèvements populaires. Le mot lui-même traduit l’anxiété face à l’instabilité politique. Il sera intéressant de réinterroger  certains textes de philosophie politique qui soulignent la place de l’émotion et peuvent réactiver une citoyenneté engagée. Machiavel nous apprend par exemple l’importance de l’amour de la liberté, une passion sans laquelle la cité ne saurait se défendre face à la cupidité et à la haine qui la menacent toujours. Aristote lui-même ne postulait-il pas déjà que la vie en commun était portée par l’amitié ? Mais comment fabriquer des émotions politiques ? Et jusqu’où faut-il réévaluer nos fondements démocratiques à travers le prisme de l’émotion ? Le devoir de la cité est d’engager une réflexion critique pour distinguer les mécanismes de construction et de dissolution que l’émotion porte en elle.

Pour envisager toutes les facettes du problème et nourrir un débat public à son sujet, plusieurs spécialistes de l’ULg interagiront avec Nicole Hochner à l’issue de sa conférence. Il s’agira de Jonathan Dumont (historien), Didier Vrancken (sociologue), Grégory Cormann (philosophe) et Jérémy Hamers (théoricien des arts visuels) .

Ajoutons que cette conférence s’inscrit dans la continuité des activités conçues pour un large public par le Département Transitions depuis 2011 et, notamment, de son cycle de conférences annuel, dont l’objectif est de rendre accessibles au plus grand nombre les travaux des meilleurs spécialistes du Moyen Âge tardif et de la première Modernité8. L’événement correspond également à un souhait du Département Transitions d’insérer l’étude de la pensée politique médiévale et renaissante parmi ses axes de réflexion privilégiés.

 La venue de Nicole Hochner en nos murs sera ainsi l’occasion idéale pour réaffirmer la place que l’historien entend occuper dans la vie intellectuelle et culturelle liégeoise.

Jonathan Dumont
Mars 2015

crayongris2Jonathan Dumont est docteur en Histoire, Art et Archéologie, Chargé de Recherches du F.R.S.-FNRS. Ses recherches et son enseignement portent sur l'histoire des idées et de la pensée politique au Moyen Âge et à la Renaissance.

 


 

1W. M. Reddy, The Navigation of Feeling. A Framework for the History of Emotions, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

2 B. H. Rosenwein, Emotional Communities in the Early Middle Ages,Ithaca, Cornell University Press, 2006.

3 P. Nagy, Le don des larmes au Moyen Âge. Un instrument spirituel en quête d’institution, ve–xiiie siècle, Paris, Albin Michel, 2000.

4 Amour et désamour du prince du haut Moyen Âge à la Révolution française, éd. J. Barbier, M. Cotteret, L. Scordia, Paris, Éd. Kimé, 2011.

5 É. Lecuppre-Desjardins, La ville des cérémonies. Essai sur la communication politique dans les anciens Pays-Bas bourguignons, Turnhout, Brepols, 2004.

6 Seyssel, Champ Vallon, 2006. Elle est également la co-éditrice d’un collectif sur la question générale de l’image royale : L’Image du Roi de François Ier à Louis XIV, éd. T. W. Gaehtgens, N. Hochner, Paris, Éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, 2006.

7 N. Hochner, “Love and the Economy of Emotions”, Italian Culture, t. 32/2, 2014, p. 122–131.
8 http://web.philo.ulg.ac.be/transitions/cycle-de-conferences/

 

Émouvoir la Cité. Un examen des émotions en politique
Une conférence de Nicole Hochner, Professeure à l’Université hébraïque de Jérusalem
organisée en partenariat avec la Maison des Sciences de l'Homme

Intervenant(s) : Didier Vrancken, Grégory Cormann, Jeremy Hamers, Jonathan Dumont
Le 17 mars 2015 à 18h30

Salle des Professeurs, Place du 20-Août 7 -1er étage

Entrée libre