Fin octobre, le Théâtre de Liège accueillait une production du visétois Fabrice Murgia avec Ghost Road, premier volet d’une trilogie consacrée aux villes abandonnées. Le Festival de Liège présente à la mi-février le second volet, intitulé Children of Nowhere (Ghost Road 2). L’occasion pour moi de rencontrer l’actrice qui porte ce spectacle sur ses épaules, Viviane De Muynck.
Lorsque j’arrive au théâtre de Liège, un peu en avance pourtant, elle est déjà là, grandiose. Attablée devant un haut verre de café latte, son grand chapeau de pluie lui cache la moitié du visage. Mon cœur bat la chamade. Ce n’est pas tous les jours qu’une grande dame du théâtre contemporain m’attend.
En effet, si pour beaucoup, le nom de Viviane De Muynck ne dit pas grand-chose, l’actrice, qui, de son propre aveu, a joué avec les plus grands metteurs en scène, parcourt pourtant le monde entier tant pour jouer que pour partager son expérience lors de différents workshops.
Alors que je me présente et m’assieds en face d’elle, j’assiste à une métamorphose. L’actrice se défait de son chapeau et me propose de m’installer tranquillement pendant qu’elle va « se fumer une bonne clope ». D’emblée, le masque tombe. Viviane De Muynck, est un subtil mélange de majesté et de décontraction. Une dame pleine de grâce qui, sans se départir de son joli accent flamand, peut tout à fait jurer au détour d’une phrase élégante.
Viviane de Muynck dans Ghost Road de Fabrice Murgia © Kurt Van Der Elst
D’une vie de bureau à celle des plateaux
Son parcours, loin d’être classique, a de quoi surprendre. À près de trente ans, l’ex-secrétaire de direction abandonne une vie trop étriquée pour elle et s’inscrit au conservatoire de Bruxelles. Elle y rencontrera son premier mentor, Jan Decorte, véritable maître à penser de la future « Vague flamande ». Au sortir de sa formation, c’est chez lui qu’elle fera ses premières armes, dans la compagnie Mannen Van Den Dam. En 1986, elle joue dans la pièce Who’s afraid of Virginia Woolf et obtient un Théo d’Or pour son interprétation du rôle de Martha. C’est lors d’une représentation de ce spectacle que Jan Lauwers, metteur en scène du tout jeune ensemble Needcompany, accompagné de la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker, la découvre. « Il m’a raconté qu’en sortant du spectacle, ils se sont dit « soit elle est très mauvaise, soit elle est très bien » parce que c’était quand même un spectacle assez spécial ».
Sa première collaboration avec Jan Lauwers a lieu lors de la reprise de l’opéra Orféo. Elle y effectue un remplacement pour la tournée du spectacle. « Cette reprise s’était déroulée dans un très court délai mais nous étions enchantés de ce travail ». Si bien que la collaboration se renouvellera, notamment pour Needcompany’s Macbeth dans lequel elle joue le rôle du roi assassin. « Les personnes que Jan avaient contactées pour jouer Macbeth (je devais jouer Lady Macbeth) refusaient toutes l’une après l’autre. Je me rappelle qu’on était dans un café mexicain près de la Needcompany et je lui ai dit « Eh ben merde alors, si personne ne veut jouer avec moi, je le joue moi-même ! » Jan a rigolé et a dit que ce n’était pas une mauvaise idée. »
Des rôles de femmes fortes
Très vite, elle aborde la question de la représentation de la femme, et a fortiori de la femme d’âge mûr. «À un moment donné, Jan s’est rendu compte que la dramaturgie est masculine. Il n’y a pas de grands rôles pour les femmes surtout pour les femmes d’un certain âge. (…) Il a commencé à écrire pour moi. » Et de me préciser qu’il n’y a pas de Roi Lear féminin mais seulement des Juliette ou des Loulou, des femmes dont l’émotionnalité est mise en avant, voire même exploitée.
Le plus gros succès, tant pour l’actrice que pour le metteur en scène, reste La Chambre d’Isabella présentée en 2004 au Festival d’Avignon. Cette pièce met en scène une femme très âgée et aveugle mais qui, par un étrange stratagème, voit. Inspiré par son père, Jan Lauwers crée ce personnage d’Isabella, une femme à la recherche de ses origines « Jan écrit sur moi, sur ma peau, donc il sait de quoi je suis capable. On se connaît très bien. On a eu des familles différentes, bien sûr, mais nos pères sont décédés à peu près à la même époque. Toutes ces discussions, toutes ces rencontres faisaient en sorte qu’il y avait des éléments personnels dans ce que Jan me proposait de jouer. »
© Élisabeth Woronoff Teaser de Isabella's room
C’est ainsi qu’il lui offre le rôle d’une femme telle qu’elle les conçoit : battante, qui a la force de ses convictions et qui continue de chercher l’amour, de quelque forme qu’il soit. « À un moment donné on te demande toujours de jouer le même genre de femme, des petites bonnes-femmes, alcooliques etc, parce qu’elles ont passé l’âge de l’attrait sexuel. Et c’est bien assez dur de l’éprouver, mais la vie ne s’arrête pas quand les menstruations se terminent ! ». Elle ajoute plus tard : « Quand on est arrivé aux Carmes, on avait développé la pièce dans les Needlaps. Je savais que j’avais une place très centrale mais quand on a fait le montage avec la lumière, je me suis placée derrière la table et Jan m’a dit : Tu ne peux pas dire que je ne t’ai pas soignée dans cette pièce. »
Si Isabella est un rôle emblématique, les autres femmes que Viviane De Muynck a incarnées au théâtre n’en sont pas moins des femmes fortes, voire subversives. Dans son travail avec la Needcompany, elle campe les rôles d’Ulrike, terroriste allemande d’un mouvement d’extrême gauche, ou de Claire Goll, épouse d’Yvan Goll, qui traverse et décrit d’un œil acéré le 20e siècle des cercles artistiques et littéraires. « Il y a déjà tant d’exemples de femmes soumises et atteintes par la réalité des choses alors que les femmes sont fortes. Parfois elles ont peur parce qu’elles ont quelqu’un de plus fort qu’elle à leurs côtés. Moi comme je suis toute seule, je m’en fous. Cette force est importante car c’est humain. On ne poserait pas cette question si c’était un personnage masculin. On est encore regardé en fonction de son sexe. »
En plus d’écrire des rôles en fonction de sa personnalité, elle pense que Jan Lauwers lui crée des rôles complexes parce qu’«il est un grand admirateur de femmes. Selon lui, ce sont elles qui continuent. À l’époque tragique de l’affaire Dutroux, dans les médias, les propos étaient tenus par les pères des filles. Jan disait que les mères ne parlaient pas parce qu’elles avaient d’autres enfants. C’est une force de femme que de prendre soin de la continuation de la vie. »
Ghost Road
Si la collaboration entre l’actrice et son metteur en scène fétiche dure depuis plus de 20 ans, elle n’est pas exclusive. « Moi je faisais aussi des choses, surtout avec des musiciens à part de la compagnie. Il est devenu clair que c’était important pour lui aussi d’écrire pour les autres. Jan sentait toujours le besoin d’écrire des grands monologues pour moi. Donc il fallait qu’il se ressource dans les corps et les esprits des gens avec qui il travaillait. D’un commun accord nous avons décidé de chacun poursuivre notre route. Après on verra. On se retrouvera sûrement. »
C’est ainsi que nous la retrouvons chez Fabrice Murgia. Une connaissance commune les a présentés et il l’a convaincue de participer à « l’aventure Ghost Road ». Elle est partie avec lui, le compositeur Dominique Pauwels et le vidéaste Benoit Dervaux sur la mythique route 66 qui traverse les États-Unis. Là, ils ont filmé leurs rencontres avec ceux qui ont choisi de s’extraire de la société et de vivre où il n’y a rien d’autre que le désert.
Elle n’est pas peu fière des prix obtenus par ces deux metteurs en scène à la biennale de Venise. « C’est très spécial que Jan ait reçu le lion d’or et que Fabrice ait reçu le lion d’argent. Et le lien, c’est moi ! » dit-elle en souriant. Le même sourire qui illuminera son visage, le soir même, lorsque la salle de la Grande Main l’applaudira à la fin de sa performance aux côtés de la cantatrice Mireille Capelle. Elle me confie aimer le contact avec le public, le moment après le spectacle où elle croise les spectateurs. « Les gens ont des petits sourires, posent des questions très intéressantes. On se dit que « ça vit ».
Children of Nowhere (Ghost Road 2) Photos © Elisabeth Woronoff
Malvine Cambron
Janvier 2015
Malvine Cambron est étudiante ULg en Arts du Spectacle
Children of Nowhere (Ghost road 2) est à l'affiche du Festival de Liège 2015

