À l’occasion de la Triennale européenne du Bijou contemporain (WWC F Mons) qui s’est tenue à Mons les 21 et 22 octobre 2014, la directrice, Mme Anne Leclercq, et la curatrice de l’exposition des artistes belges, Françoise Vanderauwera, nous ont invité dans le cadre charmant des Anciens Abattoirs de la ville à ouvrir la journée du 22 octobre avec une conférence. Notre travail a consisté à mettre en œuvre la théorie et la méthodologie sémiotique afin d’analyser les photographies des bijoux exposés et notamment une œuvre par pays : cette année il s’est agi de la Finlande, de l’Italie et de la Belgique.
Face à des photos de bijoux, deux sortes de questions émergent. Tout d’abord : comment l’image signifie-t-elle ? Comment est-elle morphologiquement et syntaxiquement construite et quel est son but de signification ? Et ensuite : quelle est la relation entre le point de vue offert par la prise photographique et la morphologie de l’objet représenté1 ? Pour le dire autrement : comment l’objet parle-t-il en lui-même à travers sa morphologie et sa composition, et comment la photo, à son tour, le fait-elle parler, en l’encadrant, le recomposant, le théorisant même ?
Cette question a animé le débat entre les défenseurs et les détracteurs d’une artisticité de l’image photographique pendant un long moment : l’artisticité d’une photo est-elle engendrée par la beauté de l’objet représenté ou par les stratégies de prise de vue ? Ce débat a occupé aussi, bien qu’avec des nuances différentes, les artisans et les photographes du bijou. Beaucoup ont préféré mettre en scène le bijou dans un espace abstrait, isolé des circonstances triviales de la vie qui pourraient attenter à sa pureté et à son artisticité ; d’autres ont par contre scénarisé le bijou en le rapportant au corps d’un mannequin. Et cela pour deux raisons au moins : la première est la nécessité de ne pas faire oublier que le bijou vise un corps : il est tout d’abord un ornement et un vêtement ; la deuxième raison concerne la difficulté de faire comprendre via la photo les caractéristiques du bijou, sa portabilité, sa taille.
C’est d’ailleurs le but de notre texte de prendre en considération deux liens tissés par le bijou : le premier avec la photographie, qui le présente comme objet de l’attention, de la focalisation et qui le valorise comme une œuvre d’art, séparée du monde et du corps — d’où toute l’imperfection de cette représentation qui met en scène le bijou en tant qu’objet-sculpture qu’il faut explorer et dont la photo ne peut offrir qu’une facette — ; le deuxième porte sur le lien du bijou avec le corps qui doit l’intégrer. Ces deux perspectives montrent que le bijou est partagé entre une première position qui est celle de l’autonomie et de l’abstraction du monde, typique du monde de l’art et une deuxième position qui est celle de la dépendance du corps, de ses formes, de ses mouvements, de sa taille.
Le bijou est donc pris entre ces deux modalités de la vision et de l’utilisation, entre la liberté appuyée par le médium photographique qui joue des tailles des objets et les défait en construisant un espace abstrait autour du bijou (et qui construit l’aura de l’objet unique, « unicisé ») et les limites de notre corps.
Analyses des photos de bijoux
House1 de Maria Nuutinen
Venons-en aux photos des bijoux et notamment à la série House de l’artiste finlandaise Maria Nuutinen : il s’agit de deux broches en cuivre emmaillé, tissu, peinture et métal.
La photo de House 1 met en scène l’objet pour en faire un portrait : comme dans le cas du portrait, le fond est neutre, ce qui permet à la figure d’émerger de ce fond. Plus le fond est blanc et neutre plus la force d’émergence de la figure vers la surface s’exerce. Ici ce mécanisme de l’émergence est dédoublé, et même démultiplié par le fait que l’objet se compose d’une superposition de strates, une superposition de couches, voire une stratification de fonds et de figures desquels émerge un petit lapin, de la même couleur que le fond. D’un fond vert pâle, il se dégage des contours d’un vert foncé qui précisent les formes d’une maison, et notamment les lieux d’ouverture vers l’extérieur. Ensuite, sur cette figure de maison qui émerge du fond, se superposent des petits pois rouges qui construisent un niveau d’abstraction, d’intervalle et de médiation entre les figures de la maison et la figure du lapin ; cette dernière se superpose elle-même sur les pois rouges qui sont en partie cachés par la strate ultérieure constituée par la figure blanche du lapin qui est la figure la plus émergeante vers la surface de l’image et qui a comme pendant le fond, donc la zone la moins émergente de l’image, également blanche.

