Dans le cadre du cours Euregional Contemporary Audiovisual Media dispensé par Jeremy Hamers et créé en 2013 à l’occasion du lancement à l’ULg du Master en communication mulitlingue, Florine Lahaye, première diplômée de ce nouveau Master, s’est penchée sur la réalité des collaborations entre acteurs de la production cinématographique eurégionale (Meuse-Rhin). Après plusieurs années d’une politique culturelle volontaire – on songe notamment au projet Interreg III – le bilan dressé par les principaux concernés reste mitigé pour le secteur cinématographique. Un entretien à plusieurs voix qui dévoile quelques incitants mais aussi de nombreux obstacles à l’émergence d’un véritable réseau cinématographique eurégional.
Un cinéma eurégional ?
Si l’Eurégio semble aujourd’hui être devenue un label reconnu par la plupart des acteurs culturels de la région Meuse-Rhin (art contemporain, tourisme, médias,…), le secteur de la production cinématographique reste étonnement discret en matière de collaboration eurégionale. Pour expliquer cette réalité, David Deprez (directeur artistique du « Cinéma Lumière » à Maastricht), Günter Jekubzik (journaliste et critique de films résidant à Aix-la-Chapelle), Elbe Stevens (réalisateur et producteur néerlandais), Marc Baadjou (fondateur de « Euregio Film »), Jean-Yves Roubin (fondateur de la société de production « Frakas »), Cassandre Warnauts (assistante de production chez Frakas), Jean-François Tefnin (directeur du bureau d’accueil de tournages « Clap ! »), André Sommerlatte (repéreur pour la Communauté Germanophone) et Karl-Heinz Lambertz (Président de l’Eurégio Meuse-Rhin) ont partagé leurs expériences de terrain mais aussi leurs souhaits pour l’avenir en matière de coproduction eurégionale.
Si selon les thèmes abordés, nos interlocuteurs défendent parfois des points de vue divergents, d’entrée de jeu cependant, chacun souligne le fait que l’appellation même de « cinéma eurégional » est une construction qui n’a d’autre visibilité que celle que le mythe veut bien lui donner. Certes, Günter Jekubzik ne désespère pas de voir émerger un jour un réseau cinématographique eurégional, à l’instar des réseaux développés par les frères Dardenne ou les frères Bronckart à Liège. La région ne manque d’ailleurs pas d’atouts, insiste encore le critique de films et collaborateur de la fondation du cinéma de Rhénanie-du-Nord-Westphalie : des paysages contrastés, différentes cultures, la proximité de plusieurs grandes villes, etc. Mais, rejoint par Elbe Stevens, il regrette le manque de volonté commune de la part des partenaires potentiels, freinés aussi, selon David Deprez, par le déséquilibre entre régions en matière d’industrie cinématographique. Alors que Liège ou Cologne par exemple peuvent se prévaloir d’un solide parc de sociétés de production et de postproduction, le Limbourg hollandais reste encore à la traîne dans ce secteur.
Obstacles à la coproduction et à la distribution eurégionales
Globalement, deux types de difficultés barrent aujourd’hui la route aux coproductions eurégionales : les obstacles objectivables d’ordre économique et juridique, et les problèmes subjectifs, qui relèvent davantage des stéréotypes et des clichés culturels. Si, au niveau législatif, il existe certes des accords bilatéraux de coproduction passés par les autorités compétentes (en Belgique, ce sont les communautés), les modalités de ces accords varient cependant en fonction de la communauté : la Communauté flamande et l’Allemagne par exemple, ne sont liées par aucun accord tandis que la Fédération Wallonie-Bruxelles a formalisé un cadre qui offre aux coproductions avec l’Allemagne une assise juridique claire. Dans le cas où il n’existe aucun accord, la législation européenne en la matière prime. De façon large et imprécise, elle stipule que la contribution artistique (équipe technique incluse) doit être proportionnellement équivalente à la contribution financière de chaque pays impliqué dans la coproduction. Au-delà ces accords, chaque État respecte évidemment ses propres lois sur le travail qui divergent souvent, comme le rappelle Jean-Yves Roubin, fondateur de la société de production liégeoise Frakas. Barèmes, salaires minimaux, nombre d’heures légales de travail par jour, varient de pays en pays, et donnent bien du fil à retordre aux producteurs et juristes chargés d’établir des contrats en amont de toute réalisation.
E
n matière de financement de la production cinématographique, la Belgique dispose d’un mécanisme particulier. Le « tax shelter » (système de déduction fiscale pour les investissements en production cinématographique), bientôt remplacé par des certificats, profite essentiellement aux investisseurs et non aux producteurs. L’Allemagne, quant à elle, a abandonné ce type d’incitant fiscal à l’investissement. Aux Pays-Bas enfin, un système de remboursement d’impôt (« tax rebate ») d’un budget de 20 millions d’euros par an a été instauré récemment. Pour David Deprez, il ne s’agit pas d’un fonds à proprement parler, car il offre tout au plus un remboursement ultérieur d’investissements déjà consentis. De plus, il couvre l’ensemble des Pays-Bas et n’est pas réservé à la production limbourgeoise. La situation est encore toute différente à cet égard en Allemagne puisqu’à côté de la FFA (Filmförderungsanstalt, fonds national de soutien à la production cinématographique), le fonds régional de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le deuxième fonds régional le plus conséquent d’Europe avec un budget de 35 à 40 millions d’euros par an, dynamise considérablement le secteur. D’après Günter Jekubzik et André Sommerlatte, il est relativement aisé d’obtenir un soutien financier de la FFA qui fait généralement l’économie d’une véritable procédure de sélection. Mais le fonds impose la condition suivante : pour chaque euro de soutien régional reçu, il faut dépenser 1,5 euro dans la région ; aucune dépense à l’étranger n’étant autorisée. Pour pouvoir tenter l’expérience d’un véritable cinéma eurégional, il faudrait donc que les fonds s’unissent et acceptent qu’une partie de l’argent soit dépensé au-delà des frontières (comme c’est déjà le cas au Luxembourg), ainsi que le permettent par définition des fonds culturels européens tels que le programme « Media » ou le fonds « Eurimages ».
(Medienzentrum - André Sommerlatte) et tourné au cœur de la région des trois frontières
Outre les obstacles juridiques et administratifs, plusieurs clichés et stéréotypes portant notamment sur le multilinguisme et la diversité culturelle, freinent également les collaborations transfrontalières à l’échelle de l’Eurégio. Un changement de mentalité s’avère dès lors nécessaire, comme le souligne Elbe Stevens. Le problème de la langue dans l’Eurégio est en partie dû, selon Karl-Heinz Lambertz, au fait que la plupart des habitants ne parlent qu’une seule des trois langues de cette région. Günter Jekubzik et David Deprez ajoutent que la généralisation de l’anglais ne constitue en rien, dans ce cas, une solution satisfaisante. David Deprez croit en effet que la multiplicité des langues dans l’Eurégio représente une véritable plus-value culturelle à laquelle s’oppose l’anglicisation des échanges professionnels. Il reconnait en un même temps qu’un film en français présentant des acteurs que le public néerlandais ne connaît pas, a très peu de chances de rencontrer un réel succès aux Pays-Bas, plaidant dès lors indirectement pour un cinéma devenu eurégional jusqu’au casting lui-même. Jean-Yves Roubin abonde dans ce sens en suggérant qu’une coproduction entre pays linguistiquement différents doit être envisagée si le scénario du film l’exige.
Photo de tournage © ULg-Michel Houet

