Les «Nouveaux réactionnaires»

nouveauxreactionnaires«Les “Nouveaux Réactionnaires”. Genèse, configurations, discours», le colloque organisé par Pascal Durand et Sarah Sindaco, se tiendra à l’Université de Liège du 10 au 12 décembre prochains. Il s’inscrit dans le cadre d’un Projet de Recherche (FNRS) engagé en 2013 et consacré à «La rhétorique des “Nouveaux Réactionnaires”». Sarah Sindaco en raconte la genèse et en dévoile les ambitions.

 

Qui sont ces  « nouveaux réactionnaires » auxquels s'intéresse votre colloque ?

Cette étiquette de «Nouveaux Réactionnaires» est apparue en 2002 avec l’essai de Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires (paru dans la collection «La République des idées» dirigée par Pierre Rosanvallon au Seuil). Lindenberg y dressait la liste d’une série de figures du monde intellectuel et médiatique qui, selon lui, avaient été les parangons de la gauche, voire pour certains d’entre eux de l’extrême gauche, et avaient glissé, non sans ambivalences, vers une pensée réactionnaire. C’est cet infléchissement idéologique qu’il entendait questionner. Parmi ces personnalités, on retrouvait notamment Alain Finkielkraut, Alain Badiou, Marcel Gauchet ou Pierre-André Taguieff.

 Cette étiquette, dont la pertinence est, selon nous, à interroger, a été largement relayée par les médias depuis une dizaine d’années et ne correspond plus nécessairement aujourd’hui à la définition qu’en avait donnée Lindenberg. Sous la bannière «néo-réactionnaire» sont désormais amalgamés des intellectuels, des journalistes, des philosophes, des romanciers, des hommes politiques d’horizons divers (Éric Zemmour, Élisabeth Lévy, Jean-Claude Michéa, Alexandre Adler, Ivan Rioufol, André Glucksmann, Pascal Bruckner, Richard Millet, Denis Tillinac, Robert Ménard…). Malgré leur refus de faire groupe et des divergences manifestes, ces personnalités ont néanmoins en commun d’afficher une posture de rejet à l’égard du «politiquement correct», de la «bien-pensance», de la «gauche morale» ou de la «pensée unique»; ils dénoncent ainsi en chœur le diktat, depuis Mai 68, d’un «progressisme» mystificateur. Àl’inverse, ils se font les croisés de la «liberté d’expression» et, pour bon nombre d'entre eux, les garants des «grandes valeurs» que sont l’École républicaine, la Nation française, son identité, sa culture et sa langue, etc.

Rangez-vous Michel Houellebecq dans cette catégorie ?

Lindenberg consacre à Michel Houellebecq un portrait à la fin de son ouvrage et en fait le fer de lance de ce courant de pensée. Houellebecq est en effet un auteur incontournable de la scène littéraire contemporaine. Ses romans se vendent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et sont traduits partout dans le monde; il a reçu de nombreux prix, jusqu’au Goncourt en 2010 pour La Carte et le Territoire. La posture provocatrice qu’il s’est inventée le rend omniprésent tant dans les médias que dans l’ensemble des arts du spectacle, qu’il s’agisse de ses poésies mises en musique par Jean-Louis Aubert ou de ses premiers rôles au cinéma (Near Death Experience) et à la télévision (L’Enlèvement de Michel Houellebecq). Ses prises de positions polémiques contre la démocratie représentative, sa détestation de la gauche intellectuelle, son anti-islamisme, ses propos misogynes, etc., en font une des figures majeures de notre corpus d’étude.

Quels sont les enjeux de vos recherches universitaires ? Qu'attendez-vous de ce colloque ?

L’enjeu d’un tel travail est de sortir de la dimension proprement polémique qui caractérise les interventions médiatiques et les publications de et sur ces dits «Nouveaux Réactionnaires». C’est pourquoi nos recherches portent certes sur les aspects médiatiques du phénomène (omniprésence dans les médias — où les «Nouveaux Réactionnaires» bénéficient de tribunes abondantes, et notamment dans les talkshows de grande audience tels que Ce soir ou jamais ou On n’est pas couché —; politique du scandale, du clash, du buzz ­— il suffit d’évoquer un Zemmour ou un Obertone), mais également sur leurs discours et leurs modalités d’énonciation: nous entendons procéder à une lecture serrée de leurs textes et de leurs interventions, décoder les postures qu’ils endossent (celles du marginalisé au sein d’une société consensuelle, du minoritaire contre le discours dominant, etc.). Par ailleurs, il appartient aussi au travail universitaire de prendre en charge les phénomènes de l’extrême-contemporain et d’essayer de décrypter l’histoire immédiate et l’actualité, en ce et y compris sur le terrain politique et idéologique.

Il nous est apparu que le mouvement étudié connaît un rayonnement international. Des pays européens autres que la France ou des pays d’Amérique du Nord présentent des phénomènes équivalents, avec bien entendu des modulations spécifiques sur le plan politique, médiatique, éditorial, culturel; la Belgique n’est d’ailleurs pas étrangère à ce courant de pensée, si l’on pense, par exemple, au tout récent pamphlet de Jean Bricmont, La République des censeurs (L’Herne, 2014). C’est pourquoi le colloque proposera une première sortie de l’Hexagone, en élargissant l’enquête au Québec et à l’Allemagne.

Enfin, nous aurons la chance d’accueillir des chercheurs de haute volée. Parmi eux, Marc Angenot, Didier Éribon, Gisèle Sapiro et Dominique Rabaté offriront des conférences plénières. Ce colloque vise certes la communauté scientifique, mais il s’adresse également à un public plus large, susceptible d’être intéressé non seulement par des figures qu’il rencontre fréquemment dans le paysage médiatique, mais aussi par des thématiques telles que l’école, la laïcité, l’islam, le mariage pour tous, etc.

 

Propos recueillis par Michel Paquot
Novembre 2014

 

 

 

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Michel Paquot est journaliste indépendant, chroniqueur littéraire

 

crayongris2Sarah Sindaco est chercheuse au département des Arts et sciences de la communication à l’ULg. Ses domaines de recherche privilégiés sont la littérature française des 20e et 21e siècles et l'approche sociocritique des textes. Elle est actuellement engagée dans un projet de recherche FNRS sur les « Nouveaux Réactionnaires ».

 

Argumentaire du colloque publié sur ici

 

NouveauxReactionnaires-Programme Voir le programme du colloque
(fichier PDF, 98 ko)
NouveauxReactionnaires-Flyer Voir le flyer du colloque
(fichier PDF, 2,35 Mo)