L'Aménagement du territoire, d'Aurélien Bellanger lu par Björn-Olav Dozo

amenagementduterritoireEn 2012, Aurélien Bellanger (né en 1980) a été remarqué lors de la rentrée littéraire automnale avec son premier roman, La Théorie de l’information, une peinture de la France informatique, du Minitel au Web 2.0, à travers le destin d’un personnage inspiré du patron de Free, Xavier Niel. Cet admirateur de Michel Houellebecq, à qui il a consacré un livre en 2010 (Houellebecq, écrivain romantique), publie cet automne L’Aménagement du territoire, le récit d’une autre France, celle du chemin de fer, regardée par le prisme d’un village de Mayenne promis au désenclavement grâce au passage d’une ligne TGV. Björn-Olav Dozo, chercheur à l’ULg et récent auteur (avec François Provenzano) aux Presses universitaires de Lyon de Historiographie de la littérature belge. Une anthologie1, l’a lu et nous en parle.

 

Pourquoi et comment en êtes-vous venu à vous intéresser à Aurélien Bellanger?

J’ai découvert La théorie de l’information complètement par hasard. J’ai beaucoup aimé sa façon de s’emparer des faits contemporains, habituellement laissés aux journalistes, pour en faire une trame romanesque. Il y a chez Bellanger un mélange d’écriture complètement classique, qu’il justifie pour éviter d’apparaître daté, et de thématiques très contemporaines qui, elles, sont datables. Ce livre a pu être qualifié de «roman Wikipédia» avec ses longues explications parfois un peu techniques, comme s’il s’agissait d’une mise à distance, d’une absence de jugement idéologique porté sur les personnages et leurs actions. Or la forme de ces longs paragraphes de descriptions et leur juxtaposition induisent finalement un point de vue de l’auteur sur ce qu’il est en train de narrer. Ce n’est donc pas un roman neutre d’un point de vue idéologique, il y a une réelle prise de parti. Derrière une écriture très lisse, l’auteur montre ainsi comment les objets techniques sont aussi porteurs d’idéologies et de politique.

À cause de cette écriture un peu atone, certains critiques et lecteurs ont placé Bellanger dans la filiation de Houellebecq. D’autant plus que celui-ci a été accusé d’avoir repris un article de Wikipédia [dans La Carte et le territoire]. Mais il me semble que là où Houellebecq construit un personnage qui trouve des échos dans sa propre vie, Bellanger est beaucoup plus neutre, plus distant, pousse l’écriture dite «blanche» un peu plus loin.

friouxD’autre part, les romans d’Aurélien Bellanger regardent aussi du côté de la science-fiction (peut-être moins le deuxième, bien que la manière dont il y présente la société secrète emprunte à l’uchronie), ils en possèdent des codes tout en restant de la littérature générale. On retrouve cela chez un autre écrivain français, Dalibor Frioux, auteur de Brut [en 2011] et, à cette rentrée, d’Incident voyageur2 . Comme chez Bellanger, son premier roman est très documenté, il juxtapose de nombreux passages descriptifs, et son point de vue est assez distancié, sans jugement a priori. Et lui aussi va voir du côté de la science-fiction. Le côté spéculatif de la SF émerge dans leurs romans.

La technologie est omniprésente chez Bellanger: l’informatique dans son premier roman, le développement ferroviaire dans le second. C’est aussi ce qui le caractérise.

Oui, tout à fait. Ce ne sont pas des sujets littéraires au sens premier, comme le sont par exemple des études psychologiques ou de mœurs, mais le regard que pose Bellanger lui permet d’en faire des objets littéraires et de les interpréter en tant que romancier en les plaçant dans un cadre plus large. Dans L’Aménagement du territoire, on voit très bien les tensions idéologiques et les conflits politiques qui s’indexent sur le développement du TGV et tout ce que cela induit comme possibilités pour le romancier de construire des trajectoires de personnages en rapport avec cette nouveauté technologique. C’est une colonne vertébrale qui donne au roman une trame narrative, qui permet de souder entre eux différents éléments et, finalement, de donner du sens à des bouts de vie qui, sinon, seraient disparates. L’intérêt n’est pas d’étudier ce que je TGV apporte réellement mais de mettre en scène les prises de position des personnages face à son arrivée

theoriedelinformationtheorieinformationSi La théorie de l’information était centré sur l’itinéraire d’un individu, L’aménagement du territoire est au contraire polyphonique puisque nous sommes invités à suivre plusieurs personnages dont le point commun est le village d’Argel situé en Mayenne, entre Laval et Le Mans: un patron du BTP, un négociant en blé, un archéologue, un éleveur de vaches laitières, un ancien commissaire au Plan, un marquis féru d’histoire locale, sa fille, avocate spécialisée dans la défense des victimes de la route, le directeur d’une société de gardiennage, une ingénieure engagée dans la Recherche & Développement, une jeune musicien, etc.

Effectivement. Mais ils ont des liens entre eux, ils ne font pas que se croiser. Ils sont tous issus des quelques mêmes familles et du même village et prennent chacun une trajectoire qui les amène à se percuter. La trame romanesque est très serrée. Et contrairement, au premier roman, il y a ici une intrigue proche du roman policier.

 

houellebecq

Le mot «territoire» dans le titre du roman est-il en clin d’œil au «territoire» du titre du Goncourt de Houellebecq?

Ce n’est sans doute pas innocent. De même, dans sa dimension spatiale, Aménagement du territoire est peut-être un clin d’œil au premier roman de Houellebecq, Extension du domaine de la lutte [1994]. Mais cette dimension n’est pas, chez Bellanger, un motif convoqué rapidement, elle lui permet au contraire de structurer son récit, ce qui n’est pas le cas chez Houellebecq où les titres sont plus métaphoriques. Ce n’est pas juste un roman sur l’aménagement du territoire. Il met en scène des trajectoires historiques assez prototypiques d’un positionnement par rapport à la France actuelle, aux politiques urbanistiques mises en place. Au-delà du prétexte structurant du titre on a un foisonnement de trajectoires contradictoires.

Peut-on le relier Aurélien Bellanger aux nouveaux réactionnaires, comme Houellebecq ?

Pas directement. Le regard porté sur le discours réactionnaire est moins empathique que celui de Houellebecq. S’il fait tenir de tels propos à certains de ses protagonistes, on ne peut pas l’identifier à eux, contrairement au personnage que joue Houellebecq en interview. Ne fût-ce que par la pluralité des personnages, et donc des discours dont certains sont progressistes. Le romancier fait résonner différents débats de société sans en faire les thèmes du livre. C’est comme un bruit de fond. Il y a donc des échos de Houellebecq, une bonne connaissance de son travail, mais en même temps, les deux types d’œuvres, les thématiques ne sont pas comparables.

 

Propos recueillis par Michel Paquot
Décembre 2014

 

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Michel Paquot est journaliste indépendant, chroniqueur littéraire

 

microgrisBjörn-Olav Dozo enseigne les Humanités numériques et les Cultures populaires à l'ULg. Ses recherches s'inscrivent dans ces domaines. Il dirige aussi la collection d'ouvrages «Culture contemporaine» de Beebooks.

 


 

 

1 ENS Éditions (voir l'article sur le site Reflexions ULg : De quoi la littérature belge est-elle le nom)
2 Éditions du Seuil, 2014.
 

 

Aurélien Bellanger, L’Aménagement du territoire, Gallimard, 2014, 478 pages, 22 €
La Théorie de l’information, Gallimard, 2012, 487 pages, 22,50, rééd. Folio (n°5702), 528 pages, 8,40 €