Jérôme Englebert : Dans bon nombre de lieux a priori réservés à l’élaboration de pensées, on pense d’ailleurs très peu. Des pans entiers de l’institution universitaire par exemple sont dédiés à la production, à la récolte ou à l’analyse de données, et non à ce que nous entendons ici par « pensée ». Cela s’inscrit plus largement dans un courant contemporain qui minimise la valorisation de la pensée critique. Par ailleurs, on pense aussi avec notre corps. La pensée est toujours aussi corporelle, dans l’acte. C’est pourquoi la conscience des conditions matérielles d’émergence d’une pensée critique ne doit pas conduire à une dialectique entre travail physique et travail intellectuel.
Antoine Janvier : Effectivement, il ne faudrait pas opposer « la pensée » et « le corps ». Le lieu dans lequel on pense n’est pas sans effet sur la pensée : le corps d’un ouvrier, d’un agriculteur ou d’un chercheur du FNRS n’est pas tout à fait le même… et penser face à une forge industrielle, sur un tracteur ou dans son bureau, ce n’est du coup pas tout à fait la même chose. Ou plutôt, cela suppose des efforts différents. Le travail dont je parlais tout à l’heure, et la prise de parole qui en résulte, ne sont pas l’apanage de l’universitaire, mais il se fait différemment, il suppose de déplacer des évidences différentes, de lutter contre des obstacles différents, selon qu’il est mené dans une usine, une école, une prison – et on devrait même dire : dans telle ou telle usine, etc.
Jérôme Englebert : Cela nous permet peut-être de dégager encore une autre figure de l’intellectuel, celle d’un intellectuel qui dépasserait l’idée qu’il faut exhiber la pensée et qui se comporterait du coup comme un ouvrier.
Sarah Sindaco : Cette figure rappelle différentes tentatives, notamment de réalisateurs tels que Jean-Luc Godard ou Chris Marker qui, dans les années soixante et septante, essayent d’investir d’autres milieux, notamment les usines (Groupe Dziga Vertov, Groupes Medvedkine). Ce sont en quelque sorte des intellectuels qui ont essayé d’entrer dans les corps d’ouvriers pour faire émerger une pensée critique via un autre cinéma. Mais le sort de ces tentatives passées révèle une fois de plus que nous ne pensons pas dans les mêmes conditions. L’échec de leur démarche est patent. Et le projet reste in fine une utopie, mais une utopie nécessaire.
Jérôme Englebert : L’utopie ne me pose pas de problème. Et je suis convaincu aussi que le détenu, l’ouvrier, le patient en institution psychiatrique sont tout à fait capables de penser leurs situations respectives, les conditions dans lesquelles ils vivent. Mais en fonction précisément de ces conditions propres.
Sarah Sindaco : Ce qui nous amène à distinguer entre la figure de l’intellectuel et le statut qui lui est attaché d’une part, et la démarche intellectuelle, quel que soit celui qui l’endosse, de l’autre.
Antoine Janvier : Cette distinction doit nous permettre de problématiser ce qu’elle articule. C’est peut-être justement ça, le moment de l’intellectuel critique : le moment où la démarche transforme le statut. Pour reprendre l’exemple des Medvedkine, c’est au moment où les ouvriers sortent de leur stricte fonction sociale pour faire du cinéma qu’un espace de pensée collective s’ouvre pour des intellectuels, qui remet en question leur fonction même et les privilèges qui s’y attachent. C’est dans ces deux efforts différents, asymétriques ou non réciproques, de transformation de son propre rôle, qu’une rencontre est possible, qui consiste à la fois à « penser ensemble » et à « penser autrement ».
Grégory Cormann : Ces gestes collectifs ou pluralisés existent encore aujourd’hui. On a pu en avoir une confirmation récente à l’occasion d’une conférence de Didier Éribon et d’Édouard Louis à l’ULg. Éribon se revendique explicitement de l’héritage de Sartre, Foucault et Bourdieu, en ce que ces penseurs se sont tous, à leur façon, intéressés à la question de la violence. Ce qu’Éribon retient d’eux, c’est que la violence (la violence coloniale, la violence de classe ou la violence éducative), pour pouvoir se perpétuer, pour se reproduire, doit être une violence euphémisée, c’est-à-dire qui est coulée dans des institutions et qui apparaît comme naturelle, donc une violence qui n’apparait plus comme telle. Mais Éribon n’endosse pas simplement cette réflexion pour la transposer à son époque. Il en refuse, lui aussi, l’euphémisation en l’expérimentant en quelque sorte sur lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre, par exemple, ses propos assez durs au sujet de son milieu d’origine. Il prend la violence sur lui, et accepte de s’en faire le porteur scandaleux. Cette façon de procéder s’inscrit activement dans la lignée des penseurs dont il se réclame. On tient ici un premier niveau de collectivisation. Il reste que cette stratégie peut manquer de souffle et être facilement rattrapée, chez Éribon comme chez d’autres, par le petit jeu des postures médiatiques. Ce qui était intéressant, du coup, dans l’interaction entre Didier Éribon et Édouard Louis lors de la conférence liégeoise de ce mois d’octobre 2014, c’est la façon dont cette violence sociale circulait entre les deux protagonistes. Là où le premier semblait parfois tomber un peu court, le second, Édouard Louis, transformait et développait sa pensée en un récit, offrant à Didier Éribon le relais de la littérature et sa capacité à prendre en charge la violence de cette position critique. Autrement dit, il y avait donc pensée à deux, récit en deux temps, qui n’est possible que si on assume à la fois l’insuffisance de la position isolée et l’inconfort de la position à deux qui résulte d’un déplacement, du « bougé » dont parlait Antoine.
Sarah Sindaco : Didier Éribon s’est aussi fourni à lui-même ce récit nécessaire à la pensée critique, notamment en écrivant Retour à Reims2, que l’on peut considérer comme un ouvrage où il réinvente l’intellectuel critique : il part de sa propre trajectoire pour repenser le collectif. Cela montre également que la position totalisante, surplombante des anciens maîtres à penser n’est plus possible aujourd’hui. Enfin, cette pensée critique, théorique, qui dialogue avec la littérature, indique peut-être que la figure de l’intellectuel critique se réinvente notamment par une hybridation des formes qui, pour le coup, est un phénomène très contemporain.
Jérôme Englebert : Un exemple tiré de ma propre expérience de psychologue en milieu carcéral/psychiatrique me permet de comprendre ce lien étroit entre déplacement et critique. Je pense à une personne schizophrène qui passe ses journées et ses nuits en prison à écrire « Le livre de la vie ». Des milliers de pages que cet homme écrit dans un effort permanent. Ce schizophrène ne serait-il pas une figure de l’« hyper-intellectuel » ? Il est en quelque sorte un « intellectuel à l’excès », « trop intellectuel » pour exister dans le champ social, pour s’exposer socialement. Dans cette situation, il est incapable d’effectuer un déplacement, ce bougé dont nous avons parlé. Par rebond, on peut alors poser que l’intellectuel critique est celui qui n’est pas encore trop intellectuel, ce qui lui permet d’établir un lien avec le collectif et rencontrer le « sens commun ».
Jeremy Hamers : Dans un de ses textes tardifs, « Résignation3 », Adorno met ses lecteurs en garde devant la fonctionnalisation d’une réflexion en contexte de lutte et plus largement de débat politique. Pour le philosophe, le véritable engagement de la pensée doit renoncer à la fonctionnalisation directe, peut-être même à la friction avec des communautés de lutte en soif de mots d’ordre. Pour autant, l’intellectuel ne doit pas adopter une position en surplomb. Dans ce texte écrit sur fond d’une relation très tendue entre le philosophe et le mouvement étudiant allemand de la fin des années soixante, Adorno prône plutôt le retrait du penseur, l’isolement. Ne risque-t-il pas de devenir alors un « hyper-intellectuel » à son tour ? Ou bien s’agit-il d’une façon de mettre en échec un partage trop simple que lui assignaient jusque-là des militants en attente de directives ?
Antoine Janvier : Je crois effectivement que la pensée critique peut être définie comme cette entreprise dans laquelle l’évidence d’un ordre social, avec ses statuts, ses fonctions, ses partages, est mise en supens, et au cours de laquelle le réel apparaît, en conséquence, pluralisé et conflictuel. L’expression « esprit critique » est devenue le premier des poncifs idéologiques parce qu’elle a été réduite à la posture du jugement de valeur ou du regard distant, pur, désintéressé. Mais une pensée critique garde une actualité… critique dans la mesure où elle s’appuie sur la mise en crise de nos évidences et la construction de savoirs qui produisent des effets de « diffraction » du réel.
Grégory Cormann : Si Adorno, à la fin de sa vie, a choisi un certain isolement, ce n’est certainement pas pour retrouver, une dernière fois, le surplomb confortable de l’intellectuel. Le titre de son dernier « Résignation » risque à cet égard d’être trompeur : la résignation dont il est question ne concerne pas l’état d’âme d’Adorno à ce moment-là, mais l’impatience qu’il identifie chez des militants politiques qui se revendiquent souvent de lui. L’incompréhension qu’a suscitée l’attitude d’Adorno est peut-être, à cet égard, un exemple du malentendu, dont parlait Jérôme tout à l’heure, que l’intellectuel doit accepter d’incarner. La pensée d’Adorno est une pensée du fragment, c’est aussi une pensée qui se frotte à ce qui, dans nos expériences et dans nos récits résiste à la compréhension ; mais c’est aussi une pensée qui n’a jamais renoncé à penser qu’une idée ou qu’une œuvre d’art était toujours plus qu’elle-même : de sorte que, ne se réduisant pas à un simple fait social, elle a besoin que d’autres, un jour, n’importe quand, s’en emparent pour leur propre compte.
Grégory Cormann est chercheur en philosophie politique et sociale à l’ULg. Il est directeur-adjoint de l’unité de recherches en philosophie politique – Matérialités de la politique (MAP). Outre ses nombreuses publications sur la philosophie de Sartre, ses textes explorent aussi les multiples croisements entre philosophie française et allemande contemporaines.
Jérôme Englebert est psychologue clinicien à l’Établissement de Défense Sociale de Paifve et chercheur au département Psychologies et Cliniques des Systèmes Humains de l’ULg. Il y enseigne la psychologie clinique et la psychopathologie. Ses travaux portent sur le champ vaste de la « phénoménologie clinique ».
Jeremy Hamers est chercheur au département des Arts et sciences de la communication de l’ULg. Ses principales recherches portent sur la représentation cinématographique et médiatique d'actes de violence politique et sur les rapports entre théorie critique, télévision et cinéma allemand après 1945.
Antoine Janvier est chercheur au département de philosophie de l’ULg où il enseigne la philosophie morale et la philosophie politique de l’éducation. Ses travaux portent sur la philosophie de Gilles Deleuze, ainsi que sur la philosophie morale et politique contemporaine.
Sarah Sindaco est chercheuse au département des Arts et sciences de la communication à l’ULg. Ses domaines de recherche privilégiés sont la littérature française des 20e et 21e siècles et l'approche sociocritique des textes. Elle est actuellement engagée dans un projet de recherche FNRS sur les « Nouveaux Réactionnaires ».
2 Didier Eribon, Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009.
3 Theodor Adorno, « Résignation » (1969), Tumultes, n° 17-18, 2001-2002, p. 173-178.

