Des matériaux insaisissables : les colorants anthocyanes
Il en est ainsi pour les colorants anthocyanes et leur usage dans le domaine artistique. Dans la nature, ces colorants correspondent aux glycosides responsables de la plupart des teintes bleues, rouges et violettes que l’on observe dans les plantes et les fruits, tels que le coquelicot, le bleuet, les baies de sureaux ou encore les myrtilles.
On en connaissait l’usage dans le cadre domestique, pour teindre et raviver les coloris des vêtements quotidiens par exemple. En revanche, des sources historiques telles que les registres de gildes, les inventaires de pharmaciens (auprès desquels les artistes s’approvisionnaient) ou les contrats d’artistes, ne signalent pas leur emploi dans le domaine artistique ; pour cause : ces colorants sont réputés pour leur grande instabilité à la lumière du jour et leur sensibilité au moindre changement de pH. Ces défauts, a priori gênants, semblaient avoir dissuadé les artisans, teinturiers ou peintres, de les exploiter à des fins professionnelles.
Les livres de recettes artistiques nous démontrent pourtant le contraire. Ces ouvrages mentionnent en effet ces colorants végétaux et décrivent leur emploi dans le domaine de la peinture et de l’enluminure. Plus précisément, ils nous informent sur leurs modes de préparation et sur leurs applications diverses. Ce faisant, on y apprend que les colorants anthocyanes étaient utilisés à plusieurs fins : ils servaient entre autres à nuancer une autre couleur, à suggérer des modelés ou des ombrages, mais aussi à réaliser des carnations, des drapés, des éléments de paysage ; ils étaient appliqués, sous la forme de glacis sur les feuilles d’or pour en rehausser l’éclat ou sur les feuilles d’argent et d’étain pour créer l’illusion de l’or. Ils intervenaient également sous la forme d’encres et étaient employés pour rehausser les lettrines des manuscrits, ainsi que dans la décoration des pages enluminées.
Une approche multidisciplinaire
Ces premières révélations m’ont incitée à mener une étude plus approfondie de ces recettes. Celle-ci s’est fondée sur une approche résolument multidisciplinaire. La première étape supposait d’évaluer les sources elles-mêmes de manière à les situer dans leurs contextes chronologiques et géographiques. Mon enquête s’est basée sur l’examen d’une cinquantaine de manuscrits comportant en leur sein une ou plusieurs recettes consacrées aux colorants anthocyanes. Chaque ouvrage a fait l’objet d’une recherche historique et d’un examen codicologique approfondi. Les recettes ont été transcrites et définies selon des critères philologiques et paléographiques. Dans ce contexte, le recours aux glossaires et aux manuels (souvent anciens) s’est souvent révélé d’une aide précieuse dans l’identification des substances décrites, mais aussi pour évaluer plus justement des données fluctuantes, telles que celles relatives aux unités.
Toutefois, dans bon nombre de cas, ces démarches n’ont pas permis de saisir chaque étape du processus décrit dans la recette, de même que l’intention de son auteur. Par ailleurs, il apparaissait que, d’une instruction à une autre, les quantités différaient et les ratios parfois s’inversaient. Les durées de cuisson ou de préparation variaient également. Enfin, certaines recettes substituaient les matériaux de base ou faisaient intervenir des ingrédients additionnels.
Comment interpréter la diversité des procédés destinés à produire un même matériau, en l’occurrence ici, un colorant anthocyane à utiliser en peinture ? Répondent-elles à une volonté d’innovation ou d’adaptation ? S’agit-il, pour certaines, de données erronées ou manquantes ? Ces matériaux, différemment préparés et mis en œuvre, servaient-ils respectivement à des fins tout aussi diverses ?
Reconstitution de recettes consacréesà l’espèce Papaver Rhoeas L. (Laboratoire de l’IRPA)
Pour répondre à ces questions, la reconstitution des recettes s’est avérée une étape déterminante. Précisons : il ne s’agissait pas – seulement – de s’assurer, en les testant, de la reproductibilité de ces recettes, ni de leur efficacité. Il convenait de les reproduire, par série, afin de les comparer pour mieux estimer leur spécificité. Ceci suppose de décrire de manière systématique les conditions d’expérimentation, de paramétrer chacune des reconstitutions et de caractériser et de mesurer chaque substance utilisée.
J’ai ainsi reconstitué plusieurs séries de recettes consacrées aux colorants anthocyanes à partir de coquelicots (Papaver rhoeas L.) et de myrtilles (Vaccinium myrtillus L.) dans les laboratoires de l’Institut Royal du Patrimoine Artistique (KIK-IRPA), sous la conduite du Docteur Jana Sanyova, chimiste spécialisée dans l’étude scientifique des techniques picturales.
Selon les recettes, les pétales de fleurs ou les baies doivent être broyés puis disposés dans un tissu humide à travers lequel on extrait leur jus. Dans certaines instructions, les baies pillées sont chauffées dans de l’eau ou une solution alcaline, comme une lessive de chaux. Plusieurs ingrédients additionnels sont mentionnés. Parmi ceux-ci, l’alun (sulfate d’aluminium) doit probablement intervenir de plusieurs façons: il sert à modifier le pH – ce qui a donc un impact sur la teinte finale – mais aussi à protéger la solution contre les attaques biologiques. En outre, il interfère aussi sur la stabilité du colorant.

Les artistes préservaient ces colorants sur de petites pièces de tissu (on parle de « tüchlein » ou, selon la littérature consultée de « pezzete »), qui, comme nous l’expliquent les recettes, étaient conservées entre les feuillets d’un ouvrage ou dans coffret en bois.

