Haruki Murakami, une littérature mondiale écrite en japonais

murakamiSon premier grand succès en français fut, en 2006, Kafka sur le rivage (2002). Mais au Japon?

Au Japon, le livre qui la révélé est La Ballade de l’impossible paru en 1987 (qui n'a été traduit qu'en 2007). Il confie dans ses essais non traduits en français qu’après ce succès, qui l’a flatté, certes, il s’est senti complètement perdu. Au moment de Noël, Murakami a lui-même choisi les couleurs des couvertures (dans la version japonaise, il y a deux tomes) qui attirent le regard – le rouge pour le tome 1, le vert pour le tome 2. Les couleurs évoquent presque automatiquement la Noël, la fête des amoureux pour les jeunes Japonais. Le roman a été vendu partout comme une grande histoire d’amour. Lui-même a dû quitter le Japon pour prendre du recul, se demandant ce qu’il allait écrire, pour qui il écrivait. Si, lorsqu’il était un écrivain marginal, il se sentait en communion avec ses lecteurs dont il recevait des lettres, il ne savait plus, après ce succès et le marketing qui l’a accompagné, où il en était. Dans Kafka sur le rivage, il a commencé à travailler sur des références occidentales anciennes qui ont plu aux Français mais n’ont pas tellement fonctionné sur les Japonais. Cette quête de soi, ces rivalités avec le père, ont davantage parlé au public francophone.

 

Dans un article paru le 12 juillet 2003 dans une revue de critique littéraire en ligne, Reiichi Miura, professeur de littérature américaine à l'Université de Kyoto, déclare que Murakami «est un auteur japonais qui écrit des romans américains». Est-ce cela qui explique son succès mondial ? Murakami est traduit dans une cinquantaine de langues...

distributeurFile devant un distributeur automatique de L’incolore Tsukuru en gare de Varsovie le premier jour de la sortie de la traduction polonaise. DR

 

Il a traduit de nombreux auteurs américains, tel Irving, Fitzgerald ou Carver. Je pense que, chez lui, sa façon d’écrire est naturelle, ce n’est pas une prise de position provocatrice. Il est fidèle à ce qu’il aime. Mais il n’existe aucune règle selon laquelle la littérature japonaise devrait être immuable, ne pas évoluer. Selon moi qui aime beaucoup Murakami, surtout ses bouquins avant Kafka, ses lecteurs, qui sont en majorité des hommes, ont le sentiment d’être face à leur propre histoire. kafkaSes livres les aident à vivre ou à reconsidérer des périodes difficiles. Non qu’ils apportent des clés mais ils leur montrent qu’ils ne sont pas les seuls à s’interroger sur la conduite de leur existence, sur leur quête de soi. Si le monde mis en scène est assez surréaliste, mi-réel, mi-rêvé, les thèmes traités sont existentiels et dépassent un cadre strictement japonais pour devenir, non pas américains, me semble-t-il, mais universels. C’est une littérature mondiale écrite par un Japonais.

Car, finalement, Murakami reste très Japonais. Dans Kafka sur le rivage, par exemple, quand le personnage entre dans une forêt, c’est dans sa propre forêt intérieure qu’il pénètre. Cela ne pose aucun problème pour un lecteur japonais, c’est ainsi qu’il perçoit le monde, mais cela peut être perçu très différemment par le lecteur francophone fasciné par quelque chose qu’il ne connaît pas. Si son style est influencé par des romans américains,  sa perception et sa façon de décrire les choses restent tout de même (très) japonaises. Je ne suis donc pas d’accord avec cette déclaration.

 

Chaque année, on parle de lui pour le Nobel de Littérature?

Peut-être ne m’avez-vous pas bien choisi comme interlocutrice car je prends mes distances vis-à-vis de ce débat qui se renouvelle chaque début d’automne. Il n’en a pas besoin pour être un écrivain génial. Kenzaburo Ôe [lauréat en 1994, également docteur honoris causa de notre Université], par exemple, est un écrivain magnifique mais pointu, il éclaire le côté sombre de l’humanité, ses sujets sont assez noirs. Son œuvre n’était pas très connue du grand public et c’est le prix Nobel qui a mis en lumière la qualité de son travail. Mais Murakami connaît déjà un succès mondial. Ce que l’on pourrait craindre, c’est que ce prix l’amène à écrire autrement, moins spontanément. Pour qu’il continue à explorer ses ressources inépuisables de conteur d’histoires, il ne doit pas, me semble-t-il, le recevoir. Avec ou sans Nobel, la qualité de son œuvre est incontestable. 

 

Michel Paquot
Novembre 2014

 

crayongris2Michel Paquot est journaliste indépendant, chroniqueur littéraire.

 

Voir aussi Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage par Kanako Goto

 


 

 

oiseau1q84Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, traduit par Hélène Morita, Belfond, 368 pages.

En français, tous les romans de Murakami sont publiés chez Belfond et, en poche, dans la collection 10/18 où viennent d’être réédités, sous de nouvelles couvertures, Chronique de l’oiseau à ressort (1994-95, traduit en 2001) et la trilogie 1Q84.

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage est également disponible en livre audio chez Audiolib (11h), lu par Bernard Gabay.

 

 

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