En tête des ventes au Japon à sa sortie en 2013, lancé à Londres à la manière d’Harry Potter en août dernier, «L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinages» confirme le statut de star littéraire de son auteur, l’éternel nobélisable Haruki Murakami, docteur honoris causa de l’ULg. Kanako Goto nous en parle.
Jeune, Tsukuru Tazaki avait quatre amis inséparables issus, comme lui, de la couche supérieure de la classe moyenne et dont les patronymes comprenaient chacun une couleur: Rouge et Bleu pour les garçons, Blanche et Noire pour les filles. Il était le seul «incolore». Tous les quatre sont restés à Nagoya, entrant dans des universités locales, tandis que Tsukuru est parti suivre des études à Tokyo. Lui en ont-ils voulu? De retour dans sa ville natale pour les congés d’été, il apprit, après avoir vainement tenté de joindre ses anciens camarades, que ceux-ci ne voulaient plus le voir. Sans autres explications. Seize ans plus tard, encouragé par son amie, celui qui, après avoir songé à la mort, est devenu un architecte spécialisé dans le dessin des gares, va tenter de comprendre les raisons de ce rejet en les retrouvant les uns après les autres. L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage raconte d’abord un voyage intérieur qui lui permettra, peut-être, de renaître et d’ainsi trouver sa propre couleur.
Chargée de cours de langue japonaise en Philosophie et Lettres à l’ULg, Kanako Goto enseignait jusqu’à l’an dernier la littérature japonaise contemporaine, étudiant notamment Haruki Murakami. Et en 2012, dans le cadre du Festival littéraire international à Liège, «Mixed Zone», elle a invité la traductrice française de l’auteur, Hélène Morita (extrait de sa conférence).
Comment Murakami est-il considéré par les critiques japonais?
À ses débuts, il n’a pas été très bien reçu car il était considéré comme trop rebelle. Ses premiers romans imprégnés de fantastique, avec des personnages mi-hommes, mi-autre chose, comme La course au mouton sauvage (1982) ou La fin des temps (1985), n’ont pas eu beaucoup de succès auprès des critiques japonais. Ils ne le comprenaient pas même si Murakami avait déjà énormément de fans. En 1995, après le tremblement de terre de Kobe, région dont il est originaire, ainsi que l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo organisé par la secte Aum, un certain changement s’est produit dans sa manière d’écrire. Il s’est montré de plus en plus «engagé», recueillant par exemple les témoignages des victimes de l’attentat ou rencontrant les exécuteurs (témoignages qui donneront naissance à l’enquête Underground et au recueil de nouvelle Après le tremblement de terre).
La critique a commencé à mieux le situer. Aujourd’hui, en 2014, on ne sait pas encore dans quelle direction il va continuer. En 2009-2010, dans la trilogie 1Q84, il s’est livré à un questionnement sur la société contemporaine mondiale, pas seulement japonaise. Et son nouveau roman est très différent, ce pourrait être considéré comme un tournant dans son œuvre. On n’y trouve plus de structure fantastique, ce qui peut surprendre ses lecteurs fidèles. C’est un style calme, il ne se passe pas grand-chose, mais c’est un livre très intense, très profond.


