Un autre regard sur l'architecture liégeoise

Au-delà de l’héroïsation

En tout, ce sont quelque 400 bâtiments de la région liégeoise qui ont été retenus. Une publication pour laquelle la Cellule d’architecture s’est associée aux éditions Mardaga, éditeur historique de l’architecture dans notre pays, avec le soutien de l’Institut du patrimoine wallon et de Wallonie-Bruxelles Tourisme et le partenariat scientifique de l’Université (Facultés d’Architecture et de Philosophie & Lettres). 40 auteurs y ont participé. Tiré à 2000 exemplaires, ce guide pourrait devenir rapidement un ouvrage de référence. «En ce qui concerne le format, nous sommes entre le guide classique qui entre dans un sac à main et le beau livre, commente Thomas Moor. Cela en fait un objet transportable mais qui incite aussi à le consulter chez soi. Notre idée était de ne pas avoir seulement de minuscules vignettes.»  Le graphisme a été réalisé par Double page (Daniela Corradini), associé à David Cauwe, et l’ensemble des photos a été confié à Élodie Ledure, jeune photographe de 28 ans qui impose sa patte naturaliste dans la pratique très codée de la photographie d’architecture. «Il y a de très bons photographes d’architecture à Liège mais nous avons fait le choix, avec Emmanuel d’Autreppe, directeur artistique de la photographie de la collection, de confier la commande à une photographe émergente. L’atout principal du travail d’Élodie Ledure est de montrer une architecture sans fards, analyse Thomas Moor. Ce que le lecteur voit sur la photo est ce qu’il verra en réalité.  Chaque notice est par ailleurs accompagnée d’un plan pour mieux saisir la dimension spatiale (souvent insoupçonnée) du bâtiment.»

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Pour concevoir ce guide, les auteurs se sont d’abord appuyés sur la littérature avant de s’aventurer in situ. «Nous avons commencé par un dépouillement de revues et pointé quelque 1300 références en lien avec l’architecture liégeoise dans la presse spécialisée, explique Sébastien Charlier. Cette sélection a été soumise à un comité scientifique, puis à un comité élargi. Ensuite, nous sommes partis sur le terrain afin de combler les zones d’ombre. Google Street View nous a aussi aidés à localiser certains bâtiments qui ne l’étaient pas précisément dans la presse de l’époque. Car nous avons aussi fait le choix de garder dans ce guide les bâtiments qui ont perdu leurs spécificités de départ : notre volonté est de nous détacher du « répertoire » de bâtiments pour en révéler la valeur culturelle et technologique». Thomas Moor illustre cet enjeu : «L’ancien bâtiment du journal La Wallonie, par exemple, a été fortement dénaturé, mais on peut encore lire les intentions du bâtiment originel. Montrer ces évolutions permet aussi de sensibiliser le public. »

Suivant un découpage géographique mis au point par le laboratoire « Ville – Territoire – Paysage » de la Faculté d’Architecture de l’ULg, huit cartes de Liège ont été dégagées et structurent le guide en chapitres qui sont autant de promenades possibles à travers la ville. Une carte supplémentaire est consacrée au domaine du Sart Tilman, remarquable par sa situation et emblématique des relations entre l’Université et la création architecturale. Ces cartes sont complétées de quatre itinéraires qui explorent les alentours de Liège. «Nous voulions sortir de l’héroïsation de l’architecture», développe Sébastien Charlier. Une démarche qui supposait à la fois d’aller au-delà du centre urbain mais aussi des grands noms de l’architecture. «Nous avons choisi de mentionner chaque collaborateur de chaque projet et pas seulement le bureau d’architecte. De cette manière, nous espérons aussi stimuler la recherche, inciter étudiants et chercheurs à s’intéresser à certains architectes moins connus, retracer des parcours, etc.» précise-t-il.

 

Derrière la façade

Mais l’ouvrage, s’il s’annonce comme une ressource importante pour les spécialistes, entend aussi s’adresser à un large public, du Liégeois aguerri au touriste éclairé. «Ce qui nous anime, c’est la question de la transmission, poursuit Thomas Moor. C’est un ouvrage de référence mais aussi de vulgarisation. Il reprend des éléments d’explication faciles d’accès pour comprendre en quoi tel ou tel bâtiment est intéressant et représentatif de la question de la modernité.»  Via un index spécifique, le guide accorde aussi une place particulière aux œuvres d’art qui, selon une constante de l’architecture moderne et contemporaine, sont intégrées à de nombreux bâtiments liégeois. C’est le cas du Lycée Léonie de Waha, qui abrite des pièces signées par les plus grands artistes liégeois de l’entre-deux-guerres, ou de l’Esplanade Saint-Léonard, traversée d’un poème d’Eugène Savitzkaya gravé sur 200 mètres d’acier inoxydable posé au sol. «Aujourd’hui, avec la raréfaction des deniers publics, les politiques publiques ont parfois tendance à considérer qu’associer un artiste à la conception d’un bâtiment public est accessoire. Pourtant, la collaboration d’artistes représente des budgets dérisoires à l’échelle d’un projet de construction, alors qu’il participent à l’éveil artistique collectif. Et l’histoire nous rappelle que les architectes et les artistes ont toujours travaillé en étroite connivence, et le cas de Liège n’y déroge pas, au contraire», relève Thomas Moor.

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L’index typologique proposé par le guide permet d’ailleurs de dégager certaines tendances générales quant aux politiques menées en termes d’architecture. «On constate qu’aujourd’hui, à Liège, l’essentiel de l’argent public va aux infrastructures culturelles mais qu’il n’y a plus d’investissements dans le logement social. C’était tout à fait l’inverse dans les années 30 et 60», observe ainsi Thomas Moor. L’architecture de la ville, de fait, nous informe généreusement sur les ambitions d’une époque, ses partis pris, son idéologie, un sous-texte qui incite à dépasser un jugement formel finalement très naïf. «L’enjeu est aussi de sortir de la question esthétique pour observer la manière dont la forme traduit une intention culturelle. Il faut sortir de cette alternative j’aime/j’aime pas». Dans cette optique, ouvrir un guide, certainement, est un bon début.

 

Julie Luong
Juin 2014

 

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Julie Luong est journaliste indépendante

 

microgrisSébastien Charlier est chercheur en Histoire de l'Art à l'ULg. Ses recherches doctorales portent sur l'architecture liégeoise de l'époque contemporaine.
Voir notamment  : Paul Jaspar, entre Art nouveau et patrimoine

 

microgrisThomas Moor est chargé de la diffusion culturelle et du suivi de la politique architecturale au sein de la Cellule architecture de la Fédération Wallonie-Bruxelles

 


 

 Guide

 

CHARLIER, S. et MOOR, T. (dir.), Guide d’architecture moderne et contemporaine à Liège, Bruxelles, Mardaga et Cellule architecture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2014.

 

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