Rattrapant son retard sur les autres villes européennes, Liège se dote aujourd’hui d’un guide de l’architecture moderne et contemporaine. Publié sous la direction de Sébastien Charlier et de Thomas Moor, cet ouvrage est aussi un manifeste : l’architecture doit se libérer d’un jugement purement formel afin d’être à nouveau comprise dans ses intentions, sociales et culturelles.
La conviction date de leurs études à l’ULg et de leur engagement dans l’associatif, à l’époque où ils se mobilisaient déjà contre la démolition de la tour Piedbœuf à Jupille, plus haut bâtiment industriel européen à l’époque de sa construction (1939). Sébastien Charlier et Thomas Moor, tous deux historiens, en sont persuadés : l’architecture moderne et contemporaine souffre – en Wallonie et Liège n’y échappe pas – d’un manque de valorisation. La cité administrative, les Chiroux-Croisiers, le lycée Léonie de Waha ou les logements de la cité de Droixhe : ces bâtiments qui font partie intégrante du paysage liégeois sont souvent ignorés, voire dénigrés. Le grand public en méconnaît l’histoire, la genèse et le potentiel ; les politiques publiques accordent peu d’importance à leur conservation et surtout s’appuient peu sur leur potentialité de réhabilitation fonctionnelle et symbolique ; pire, l’autodénigrement est souvent la règle.
De même, les maisons privées les plus fameuses n’attirent plus qu’à peine l’attention du promeneur : de la maison Bénard de la rue Lambert-le-Bègue à la maison Herbecq sise rue des Anglais en passant par la maison Rogister de la rue Lairesse, la ville regorge pourtant de quelques fleurons modernistes et d’autant de joyaux de l’Art nouveau. « À l’échelle de l’Europe, Liège est une ville de moyenne taille mais qui se distingue par sa vitalité en termes de culture et de production architecturale, à l’image de ces « secondes villes », comme l’est Barcelone par rapport à Madrid. Elle est une puissante chambre d’écho locale aux grands courants architecturaux qui traversent le 20e siècle» , commente Thomas Moor.
Explorer le territoire wallon et bruxellois
Or, quoi de mieux qu’un guide pour ne plus circuler en aveugle à travers la ville ? Sébastien Charlier et Thomas Moor ont relevé le défi. « Depuis 30 ou 40 ans, le guide d’architecture est bien présent en Europe, surtout pour les grandes villes : Paris, Londres, Prague... Mais en matière de publications sur l’architecture en Wallonie au 20e siècle, il y avait une lacune importante. Nous sommes partis de presque rien », explique Thomas Moor. « L’historiographie de l’architecture moderne et contemporaine en Belgique est très lacunaire, confirme le chercheur Sébastien Charlier. Les ouvrages s’aventurent rarement dans les territoires et les grands noms de l’architecture bruxelloise ou flamande sont souvent prépondérants».

Chargé de la diffusion culturelle et du suivi de la politique architecturale au sein de la Cellule architecture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Thomas Moor était en première ligne pour identifier ce vide éditorial. « La Cellule a deux missions principales, au coté du soutien à l’intégration des œuvres d’art dans les espaces accessibles au public explique-t-il. Premièrement, accompagner les marchés d’architecture ; deuxièmement, diffuser et promouvoir l’architecture notamment par notre activité d’édition. C’est de cette manière qu’est née l’idée de lancer une collection de guides sur l’architecture moderne et contemporaine en Wallonie et à Bruxelles.» Le guide liégeois annonce donc une série, dont les prochains opus seront consacrés à Mons, Charleroi et Tournai. But avoué ? Couvrir l’ensemble du territoire en incluant le pourtour des villes : le guide liégeois englobe ainsi Huy et Waremme. La région de Verviers et d’Eupen pourrait faire en soi l’objet d’un autre guide.

