La faiblesse des femmes, la force des hommes
Dans l'Antiquité grecque et romaine, le chiffre treize est synonyme de chaos. Au treize aussi est associé les cycles féminins (13 menstrues, une année de morts et de ─ promesses de ─ vies). Aussi pourrait-on en déduire rapidement que le vendredi treize est un jour de chaos parce que féminin ─ ce qu'un certain discours populaire appellerait un pléonasme─.
Toutefois, ce qui pourrait être une boutade trouve une réponse dans l'Antiquité nordique. Les mythologies nordique et germanique possèdent deux versions sexuées pour justifier la valeur maléfique du vendredi 13. La version masculine concerne le 13, elle est virile, forte, noble : Odin réunit à Valhalla 11 de ses amis pour un repas festif et convivial, entre dieux mâles, il en écarte prudemment Loki, dieu mauvais et trouble, qui, jaloux, s'invite et amène le chaos (13) ; dans le combat qui éclate, Balder, le bien-aimé de tous, meurt en voulant aider son père. Tout ceci est présenté comme un événement tragique et magnifique. L'honneur, les armes, la réparation, le combat, le courage, la force, la détermination, le sang, la modestie, la souffrance glorieuse. Envie, jalousie, malveillance, réglées en face à face. Coloration masculine.
La version féminine est faible, vengeresse, injuste. Frigga (Freya) perd sa place et son pouvoir auprès des humains, repoussée par le christianisme. Reléguée au sommet d'une montagne, elle laisse éclater sa colère, et, remplie de haine, elle organise tous les vendredis soirs un souper infernal qui réunit 11 amies et une douzième personne, le diable. Ces treize convives au cours de repas sataniques passent la nuit à maudire les êtres humains et à leur jeter des sorts pour la semaine à venir. Rien de beau ni de grand dans cette rancune démoniaque, bassesse, incapacité à se contrôler, hystérie. Attributions féminines.
La source judéo-chrétienne n'est pas plus tendre pour les femmes qui soit n'y existent pas tout simplement, pas de femmes actrices dans la dernière Cène, douze hommes de terrain, ensemble, qui partagent expériences, projets, mystère, auquel se joint le treizième copain, le traître. Qu'en résulte-t-il ? souffrance pacifique, acceptation, pardon. Magnanimité masculine, divine, dont les femmes sont écartées. Soit y sont coupables : on dit que c'est un vendredi que Eve écouta le serpent et cueillit la pomme qu'elle tendit à Adam. Tentatrice, bien plus que complice, incitatrice, initiatrice, Adam en quelque sorte n'est qu'une victime (par amour ?).
Lambert Lombard, La Cène, burin, 35,1 x 54,7 cm, 1719, Collections artistiques de l'ULg
Les légendes du vendredi 13 ne sont pas innocentes. Reflets des représentations socioculturelles d'une époque, elles font la mémoire collective et traversent les siècles en confirmant la faiblesse des femmes ─ tant physique que psychique ─ et la force des hommes ─ tant de corps que de caractère. Les représentations du vendredi treize sont loin de disparaître de la vie des êtres humains d'aujourd'hui, elles ne déterminent pas les représentations et les modes de vie des hommes et des femmes, pourtant elles les influencent, même petitement.
Un truc de bonnes femmes
Les sciences occultes, les explications magiques, les signes positifs et négatifs, les maîtres de conscience, les chamans, griots, médiums, voyants, énergétiseurs et autres types de spécialistes de « l'être bien ou mal » participent de ces représentations socioculturelles historiques, issues de la tradition orale et de la tradition écrite, voire jouent sur les pratiques.
Les femmes s'y adonnent plus que les hommes... révèle le terrain. Plus fragiles ? plus insécures ? plus instables ? Nous dirions plutôt que les hommes le disent moins que les femmes, mais leur rationalisme est tempéré (ou soutenu ?) parfois fondamentalement par un référent, systématique et simultané, en relation avec le monde des croyances et des superstitions (guide, medium, astrologue, etc).
Le vendredi 13 nord-occidental, leader des superstitions activées, est réapproprié par des hommes, (d'une part dans la pratique, les hommes aussi consultent des voyant(e)s ; d'autre part dans les origines, par exemple la légende des Templiers tués un vendredi 13 sur l'ordre de Philippe le Bel en 1307 est une source virile récente).
Cela donnera-t-il ses lettres de noblesse, et une valeur montante à la superstition, comme les professions féminines investies par les hommes ont acquis une plus-value ? Quand Frigga se fâche, Jésus pardonne. Le vendredi 13 sera mixte ou ne sera pas...
Chris Paulis
Mars 2009
Chris Paulis est docteur en anthropologie de la communication. Ses cours et ses recherches à l'Université de Liège concernent principalement communication et genre, interculturalité et sexualité.
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