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Paul Jaspar, entre Art nouveau et patrimoine

05 October 2009
Paul Jaspar, entre Art nouveau et patrimoine

Moins renommé que Victor Horta ou Paul Hankar, l'architecte liégeois Paul Jaspar (1859-1945) a mené une carrière sous le signe de l'éclectisme, entre architecture néo-Renaissance, Art nouveau, et influences mosanes. Alors que bon nombre de ses réalisations restent visibles en Cité ardente, une exposition au Grand Curtius et un ouvrage de référence tombent à point nommé pour retracer le parcours de cet homme qui termina sa vie en défenseur ardent du patrimoine régional.

L'histoire de l'Art nouveau en Belgique a longtemps tourné autour de trois figures majeures : Victor Horta, Henry van de Velde, Paul Hankar, et d'un certain nombre de bâtiments emblématiques qui furent édifiés par eux à Bruxelles. Mais l'on sait aussi que l'Art nouveau a rayonné au-delà de la capitale, en Flandre comme en Wallonie, et qu'un certain nombre d'ouvrages à Liège, signés Gustave Serrurier-Bovy, Paul Jaspar, Victor Rogister, Paul Comblen... témoignent des influences du courant moderniste dans la Cité ardente au tournant du XXe siècle.

La Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles (C.R.M.S.F.) a la chance de conserver en son Centre d'Archives et de Documentation l'ensemble des archives d'architecture de Paul Jaspar : plans, croquis, photographies, notes et publications, qui constituent un fonds exceptionnel, jusqu'ici peu valorisé. L'ouverture du nouveau musée Grand Curtius, et une thèse de doctorat en histoire de l'art sur Paul Jaspar, menée à l'ULg par Sébastien Charlier, ont donné le jour à une double reconnaissance du travail de l'architecte.

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Paul Jaspar, projet de maison à ériger pour Armand Rassenfosse
Crayon, encre et aquarelle sur papier,1898
© Liège, Centre d'Archives et de Documentation de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles

 

D'une part, une exposition, présentant des plans, documents, objets et mobilier, dessinés notamment par Jaspar et Serrurier-Bovy pour l'imprimeur Bénard. Et d'autre part, un précieux ouvrage de référence, abondamment documenté et illustré, véritable mine d'or pour les passionnés de patrimoine architectural. Sébastien Charlier y livre une approche biographique et architecturale minutieuse de l'œuvre de Jaspar, complétée par une partie davantage « catalogue » de l'exposition, que l'on doit à Carole Carpeaux et Monique Merland, de la C.R.M.S.F.  « Le fonds d'archives conserve environ 300 dossiers de constructions, terminées ou non, de Paul Jaspar », commente Sébastien Charlier. « Ces projets s'échelonnent de 1884 à 1928, et on peut y lire la manière dont sa carrière s'est faite, à travers des styles différents : style historique, essentiellement néo-Renaissance, ensuite le néo-mosan, l'Art nouveau, et, en fin de parcours, le style Beaux-Arts. » 

L'influence déterminante de Hankar

Né en 1859, Paul Jaspar est le fils de Joseph Jaspar, inventeur et industriel liégeois, spécialisé dans l'électricité, diffuseur de la dynamo de Zénobe Gramme, et, ensuite constructeur d'ascenseurs. Paul Jaspar est également le frère d'Émile Jaspar, spécialisé dans la décoration intérieure, notamment Art nouveau, et il eut surtout pour beau-frère Paul Hankar, principal initiateur, avec Horta, de l'Art nouveau en Belgique et en Europe. Dans cet environnement familial et professionnel privilégié, Paul Jaspar trouvera naturellement sa voie : il sera l'introducteur de l'Art nouveau à Liège, avec la maison et les ateliers qu'il construit pour l'imprimeur Auguste Bénard, en 1895. Soit deux ans seulement après la construction à Bruxelles de l'hôtel Hankar et de l'hôtel Tassel, de Horta, qui signent tous deux l'acte de naissance de l'Art nouveau en Belgique.

 

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Reconstitution de l'intérieur de la maison Bénard, avec mobilier et décors signés Jaspar, Berchmans, Donnay, 1896.
Copyright photo Benoit Carpeaux, Liège, Centre d'Archives et de Documentation de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles

Dessinateur extrêmement doué, Paul Jaspar a suivi des cours à l'Académie des Beaux-Arts de Liège, puis à l'Académie de Bruxelles. Mais c'est en autodidacte ou presque qu'il devient architecte, en fréquentant les jeunes étudiants que sont alors Horta et Hankar, eux-mêmes très intéressés par les nouveaux courants d'avant-garde. Durant cinq ans, Jaspar effectue son stage chez un grand architecte flamand de l'époque, Henri Beyaert. Beyaert - dont le visage figurait sur les anciens billets de 100 francs belges - est considéré comme le principal architecte flamand du style néo-Renaissance au XIXe siècle. Jaspar acquiert une solide formation technique chez Beyaert, avant d'effectuer en 1884 le traditionnel voyage en Italie, où son intérêt va à la Renaissance, mais aussi aux vestiges archéologiques et notamment les ruines de Pompei. Jaspar se lie également avec des peintres comme Léon Philippet, Adrien de Witte, le sculpteur Pollard.  Mais il abrège son séjour dans la péninsule : un avocat liégeois lui passe commande d'une maison de campagne à Lincé, connue aujourd'hui sous le nom de villa Clochereux. Dans ce premier ouvrage, le jeune architecte - il n'a que 25 ans - intègre à la fois le souhait du commanditaire d'une maison ouverte sur la lumière et l'extérieur, et son intérêt personnel pour les styles historiques et les matériaux locaux.

Un architecte au double visage

La carrière de Jaspar est dès lors assez vite lancée, et sa clientèle, à la fin des années 1890, est faite d'une bourgeoisie industrielle, libérale et progressiste, très soucieuse de ce qui se fait à Bruxelles. Elle va lui permettre de faire émerger en Cité ardente les caractères architecturaux de l'Art nouveau. Il noue des liens étroits avec les milieux artistiques et intellectuels, Auguste Bénard, Émile et Henri Berchmans, Armand Rassenfosse, construit pour eux maisons et ateliers. Au tout début du XXe siècle, Jaspar est l'architecte de référence à Liège, et ses habitations privées - toujours visibles pour la plupart aujourd'hui, et bien référencées dans l'ouvrage, - ne se comptent plus. C'est sans doute la partie la plus intéressante de son œuvre, celle où l'Art nouveau, ses apports de métal, de bois et de verre, apportent un dynamisme étonnant - dont Jaspar hélas s'éloignera.  

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Paul Jaspar, réalisation des Galeries Liégeoises, façade principale à l'angle de la rue Pont d'Avroy et du boulevard d'Avroy, vers 1905 © Liège, Centre d'Archives et de Documentation de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles 

« Jaspar a un double visage », précise sur ce point Sébastien Charlier. « C'est un grand moderniste, influencé par Hankar et l'Art nouveau. Mais il s'intéresse aussi à l'histoire de l'architecture, dès les années 1895 et jusqu'à la fin de sa vie. À Liège, il se bat aussi bien pour la sauvegarde de la maison Porquin, pour le château d'Olne, en ardent défenseur du patrimoine historique local, que pour la construction de bâtiments assez novateurs : ses « Galeries Liégeoises », construites dans le cadre de l'Exposition universelle de 1905, au Pont d'Avroy, allient le verre et le métal. Les plans de « La Renommée », un grand complexe festif et populaire de Liège, avec ses trois voûtes sphériques, dessiné en 1903, montrent que Jaspar y utilise de manière novatrice le béton armé et le béton sculpté. C'est le chef-d'œuvre de Jaspar, en avance sans doute sur Horta et Hankar, et que l'on peut comparer à d'autres chef-d'œuvres Art nouveau que signent à la même époque les frères Perret à Paris. »

 

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Paul Jaspar, projet de reconstruction du local La Renommée, rue Laport, à Liège : façade principale. Crayon, encre et aquarelle sur papier,1903 © Liège, Centre d'Archives et de Documentation de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles et © Bruxelles, IRPA-KIK


Alain Delaunois
Octobre 2009

 

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Alain Delaunois est journaliste à la RTBF et maître de conférences au Département Arts et Sciences de la Communication.

 

Sébastien Charlier, historien de l'art de l'ULg, termine une thèse de doctorat en histoire de l'art et archéologie sur Paul Jaspar.

Lire aussi l'article consacré à Jaspar sur le site Reflexions

 


 

 

Exposition au Grand Curtius, Féronstrée 136, 4000 Liège, jusqu'au 25 octobre 2009

« Paul Jaspar architecte, 1849-1945 », sous la direction de Sébastien Charlier, Ed. Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles, 276 p. illustrées, accompagné d'un DVD de Sylvestre Sbille sur les réalisations de Paul Jaspar.

 


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