Les Wallons du Wisconsin, USA

Françoise Lempereur, titulaire des cours sur le patrimoine culturel immatériel au département des Arts et sciences de l’Information et de la Communication, vient de publier un gros ouvrage, en français et en anglais, sur la communauté wallonne du Wisconsin.  Ce livre, auquel est joint, sur DVD, le documentaire « Namur, Wisconsin » du cinéaste namurois Xavier Istasse, constitue le premier tome d’une collection que le Service public de la Wallonie consacre à l’Identité wallonne. Culture a demandé à l’auteure de nous révéler à la fois le contenu et l’enjeu d’une telle publication.

wallonswisconsin$Un travail de longue haleine

Entre 1973 et 1982, j’ai eu l’occasion de séjourner de nombreuses semaines à Namur, Wisconsin, et d’y enregistrer et y filmer les témoins d’une culture en détresse, des hommes et des femmes qui semblaient se tourner avidement vers un passé révolu pour combattre une « assimilation forcée ». Près de trente ans plus tard, le jeune cinéaste namurois Xavier Istasse est retourné dans cette région avec l’intention marquée de témoigner de la situation actuelle des Allard, Chaudoir, Lampereur, Dedecker, etc. établis sur la Péninsule de la Porte, au bord du Lac Michigan. Son constat est sans appel et je viens de le vérifier lors d’un court séjour à la mi-février 2012 : les Wallons du Wisconsin sont, aujourd’hui encore, différents des descendants d’Allemands, de Tchèques, de Norvégiens ou de Polonais qui peuplent également la même péninsule. Ils restent plus que les autres attachés à leurs racines européennes. Un ethnologue de l’Université de Madison, le Pr. James Leary, nous a confirmé cette constatation.

Pour rédiger le livre Les Wallons du Wisconsin, je me suis efforcée de superposer enquêtes ethnographiques sur le terrain et recours aux – trop rares − sources historiques belges et américaines parvenues jusqu’à nous. À ce travail d’essence scientifique, j’ai ajouté la prise en compte des récits transmis oralement, de génération en génération, au sein même de la communauté, car, même s’ils font souvent appel à ce que les anthropologues nomment « la tradition inventée », ils ont grandement contribué à y construire l’identité wallonne.

Le but du livre est double : rappeler l’histoire et, par là, rendre hommage à ces milliers d’agriculteurs ou de petits artisans qui, confrontés chez nous à des difficultés financières, religieuses ou alimentaires, ont choisi d’assurer une vie meilleure à leurs enfants en s’exilant en terre inconnue. Pour bon nombre d’entre eux, l’eldorado rêvé ne fut pas au rendez-vous et il leur a fallu un immense courage et d’énormes efforts pour survivre au début dans un environnement hostile et pour peu à peu transformer celui-ci en champs et en pâturages qui, aujourd’hui, assurent à leurs descendants une situation économique assez confortable.

Mais comment appréhender le caractère wallon des habitants de Namur, Brussels, Rosiere, Champion ou Walhain, Wisconsin ?  Comment même y définir un « Wallon » ?  Par son patronyme, d’origine namuroise ou brabançonne ? L’isolement ancien de cette population a certes favorisé les mariages au sein même de la communauté et a donc favorisé le maintien des noms de famille initiaux mais tous les Massart, Jadin, Delain et autres Tassoul ne s’affirment plus Wallons et, par ailleurs, de nombreux métissages sont intervenus sans nécessairement altérer les modes de vie ancestraux. Ces derniers et la connaissance de la langue wallonne sont davantage des indicateurs fiables, moins cependant que les attitudes sociales et individuelles : le Wallon du Wisconsin se distingue par sa joie de vivre et sa bonne humeur communicative, son esprit facétieux, sa débrouillardise − voire sa roublardise −, il a de fréquents contacts avec ses pairs et attache beaucoup de valeur à sa famille et à ses amis. Il est catholique pratiquant, est membre de nombreux clubs ou associations, fréquente les bars et les petits restaurants où, autour d’une bière, il aime jouer aux cartes, raconter des « fauves » (blagues) ou l’histoire de ses ancêtres, venus de Belgique « il y a bien longtemps »

L’émigration du 19e siècle

L’émigration wallonne au Wisconsin est limitée à une demi-douzaine d’années tout au plus : entre 1853 et 1858. Elle concerne presque uniquement des agriculteurs et de petits artisans, pour la plupart illettrés ou très peu scolarisés, partis par familles entières du sud et de l’est du Brabant wallon et du nord du Namurois. 

À la fin de l’été 1845, une importante épidémie gagna les cultures de pommes de terre dans toute l’Europe occidentale. La Wallonie, où le tubercule constituait l’aliment de base de bon nombre d’habitants des zones rurales, fut fortement touchée.  Comme, d’autre part, la terre n’y avait cessé d’être morcelée au rythme des successions familiales, la misère sévissait : elle obligea plusieurs milliers de petits cultivateurs à s’expatrier. Il serait faux toutefois d’attribuer à ce seul facteur économique l’émigration wallonne du milieu du 19e siècle. Les premiers départs de Brabançons vers l’Amérique avaient aussi une origine religieuse : plusieurs familles appartenaient à la Société évangélique belge, dénigrée localement par le clergé catholique. En fait, les années 1852 à 1854 ne virent partir de quelques dizaines de familles, vers Philadelphie d’abord, le Wisconsin ensuite, et ce n’est que durant les années 1855 et 1856 que des milliers d’émigrants se laissèrent tenter par la propagande intense menée dans la campagne wallonne par le tout jeune État du Wisconsin et par les agents des armateurs anversois soucieux de remplir les grands voiliers qui, chaque semaine, assuraient des traversées Anvers - New York, Anvers - Québec et, plus tard, Anvers - La Nouvelle Orléans.

Maison de rondins d'Emily Intérieur maison de rondins
Emily Duez-Jeanquart a conservé la cabane de rondins
qui a abrité ses ancêres venus de Wallonie
(photo © René Suray, 2011)
La cabane ne comportait qu'une pièce,
chambre et cuisine à la fois
(photo © René Suray, 2011)

La promesse de grandes étendues de terres arables disponibles en échange de quelques dollars fut leur véritable moteur migratoire, promesse qui se mua vite en déception lorsque, au terme d’un périlleux voyage de plusieurs mois, les Wallons se retrouvèrent propriétaires de ces « quarantes1 » tant espérés : ceux-ci se révélaient marécageux ou envahis d’une forêt dense, peuplée, entre autres, d’ours et de loups. Il fallut défricher et construire rapidement une cabane de rondins pour abriter la famille car dans le nord du Wisconsin, le gel est sévère en hiver, quasi permanent de la fin novembre au 15 avril. Pour survivre, les Wallons reçurent l’aide de ceux qu’ils continuent d’appeler « les Sauvages » − tout en entretenant avec eux des contacts cordiaux −, les Potawatomi et surtout les Menominee. Ces Indiens algonquins, souvent christianisés par des missionnaires européens, leur apportèrent alors des techniques de chasse, de pêche, de cueillette et même de culture, du maïs notamment.

Combien furent-ils à croire en une chance d’améliorer leur sort ? Entre 7500 et 15000, selon les sources. Le recensement officiel de 1860 pour l’état du Wisconsin indique 4647 Belges ; le seul émigré contemporain des faits qui ait rédigé un rapport circonstancié sur la colonie wallonne du Wisconsin, Xavier Martin, parle de 15000 Wallons, et l’historien belge Antoine de Smet, se basant sur une évaluation de 10% d’émigrants par village, chiffre à 7500 ou 8000 le nombre de départs. Nous ne connaîtrons jamais celui-ci ni celui de ceux qui, au terme d’un voyage meurtrier, s’établiront définitivement dans le Nouveau Monde. 




1 Le « quarante » était l’unité standard de vente de terrain aux Etats-Unis depuis l’instauration du Public Land Survey System en 1785 ; il correspondait à 40 acres, soit 16 hectares ou 1/16e de square mile.

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