Kamau Brathwaite

Kamau Brathwaite

kamau

Les Caraïbes, c'est une conquête brutale qui débouche sur l'exploitation économique sous forme de ‘plantations' (appelées ‘habitations' dans les colonies françaises) entièrement dépendantes de main d'œuvre importée : les millions d'esclaves amenés d'Afrique jusqu'au 19e siècle, puis des travailleurs ‘engagés' recrutés sans état d'âme dans les nouvelles colonies du sous-continent d'Asie du Sud. La catastrophe humaine que représente la traite négrière (intégrée dans le commerce triangulaire qui a fait la richesse des pays colonisateurs) hante l'œuvre de Kamau Brathwaite. Dès ses premiers poèmes, et avec de plus en plus d'insistance au fil des recueils, il utilise les références shakespeariennes de La tempête en les inversant et les enrichissant, non seulement de connotations nouvelles, mais de personnages supplémentaires, comme la sœur de Caliban.

Kamau, son prénom choisi (il avait été baptisé ‘Lawson Edward' par ses parents) qu'il a reçu de la grand-mère de son ami proche l'écrivain Ngugi Wa Thiong'o, est un signal politique de reconnaissance de ses racines africaines.

Né en 1930 à la Barbade, Brathwaite a étudié l'histoire à l'université de Cambridge et a obtenu un doctorat à l'Université du Sussex (1968). Entre-temps, il avait travaillé dans le domaine de l'éducation au Ghana, épousé celle qui resterait sa compagne jusqu'à sa mort en 1986, fondé le ‘Caribbean Artists Movement' (CAM) et surtout publié ses trois premiers recueils de poèmes, qui allaient constituer sa première trilogie, The Arrivants. Pendant les quinze années suivantes, alors qu'il était professeur d'histoire à l'Université des Indes occidentales à Kingston en Jamaïque, il publie presque simultanément une série d'études marquantes sur la sociologie, la culture et le rapport à la langue de la communauté dans laquelle il vit (Folk Culture of the Slaves in Jamaica, The Development of Creole Society in Jamaica, Contradictory Omens : Cultural diversity and Integration in the Caribbean, History of the Voice : The Development of Nation Language in Anglophone Caribbean Poetry) et divers recueils de poèmes, dont les trois volumes qui vont constituer sa seconde trilogie Ancestors : Mother Poems, Sun Poems et X/Self. Celle-ci est plus directement liée à son histoire personnelle, mais aussi chargée d'échos d'une histoire collective. Ainsi le titre du troisième volume, ‘X/Self', s'il renvoie à l'anonymat imposé aux esclaves qui perdaient leur nom, est simultanément affirmation de soi d'autant plus ferme qu'elle fait écho au nom qu'avait pris Malcolm Little pour combattre toute forme de racisme blanc. C'est dans ce recueil aussi que nous trouvons la première ébauche de ce qui allait devenir sa marque de fabrique en quelque sorte, son style vidéo façon Sycorax, sa revanche sur Prospero, l'utilisation de différentes polices et de différents styles et tailles pour faire sentir visuellement l'impact de ses mots, ceci toujours, et même de plus en plus en jouant sur les mots :

for nat one a we shd response if prospero get curse
wid im own
curser
.1

bornhorse

Entre 1986 et 1990, il traverse une période d'épreuves qu'il appellera son ‘temps de sel' – mort de sa femme, ouragan qui détruit non seulement son logis mais toutes ses archives, attaques sur sa personne. Il se sent abandonné par ses collègues, quitte la Jamaïque et devient professeur de littérature comparée à l'Université de New York. C'est seulement récemment qu'il a quitté et la ville et les amphithéâtres pour retourner vivre à la Barbade. Ce tournant, qu'il compare à un choc de plaques tectoniques, l'amène à une écriture qui ne distingue plus entre vers et prose, poème ou essai, où les notes sont aussi importantes que le texte, où l'œuvre sans cesse se reprend et se transforme. Trois volumes paraissent dans les années 1990, un hommage à sa femme qui est surtout le récit du passage par la douleur la plus extrême et l'émergence à la vie par le processus du deuil (Zea Mexican Diary), Barabajan Poems (l'adjectif est du parler local pour signifier relatif à la Barbade, mais il ne s'agit pas d'une anthologie de poèmes par des auteurs barbadiens, mais de ses propres textes, des anciens et des nouveau, remodelés dans un récit des lieux de son enfance) et DreamStories, de longs poèmes travaillés dans l'épaisseur de la typographie, qui certes baignent dans l'incohérence des rêves mais parlent aussi de notre monde disloqué. Plus de dix ans plus tard, en 2005, il publie un recueil de textes-poèmes tendus entre histoire personnelle et histoire du monde, Born to Slow Horses, dont ‘Hawk', aussi publié isolément sous le titre Ark, inspiré par les attentats du 11 septembre 2001 associés au dernier concert du saxophoniste Coleman Hawkins, filant la métaphore de son morceau fétiche, ‘Body and Soul', corps et âme. Un autre poème de ce recueil, ‘Namsetoura', nous ramène à l'esclavage, puisque le locuteur, voulant photographier une toile d'araignée (la toile d'Anansi) se trouve confronté à une jeune fille morte plus de deux siècles plus tôt mais laissée sans sépulture. Le titre du dernier recueil en date, Elleguas, combine le sens d'élégie, célébration de disparus, et le nom d'un loa qui appartient à la mythologie yoruba, Ellegua, ou Eshu, ou Legba, le seigneur des carrefours, du seuil, du passage.

Voici un poème particulièrement allusif tiré de X/Self, une description de l'empire comme une marée qui va et qui vient.

Aachen

Now dying at aachen
i prophesy the downfall of the empire
virgil and the pauline virtues

the dialect of the tribes will come beating up against the crack
foundation stones of latin like the salt whip speech.less lips
of water eating the soft tones of venice

sparing us back to purest parthenon
to simple anglo saxon chronicle
to ga to gar to derek walcotts pitcher of clear metaphor

masons will then rape this virgin of her words
of her drapery of satin
until she is satan

again

botticelli will have wet
dreams about her
even unto the topaz eyelips of her navel

da vinci will make her wink
and the portuguese will put her face up for sale
around the kenke shabeens of the disco market

i hear of marinus of tyre
of slave ships setting out for sidon
of sycorax of mary seacole that black witch of a small hotel

mercantilism
not the black magnificenti dei medeci
will appear in the papers of the past tomorrow

pilots pilates pirates
roland est mort
at roncesvalles at roncesvalles at roncesvalles

& scales of justice tilt towards the vast
towards the sun towards the setting islands

Or me mourant à aix
je prophétise la chute de l'empire
virgile et les vertus pauliniennes

le dialecte des tribus viendra frapper la fêlure
au socle du latin comme les lèvres muettes fouet salé
de l'eau rongeant les douces couleurs de venise

nous ramenant au plus pur parthénon
à la simplicité des chroniques anglo-saxonnes
à ga à gar à derek walcott et sa cruche de métaphores limpides

des maçons alors violeront cette vierge
la dépouillant de ses draperies de satin
jusqu'à ce qu'elle soit satan

encore

botticelli elle lui mouillera
les rêves
jusqu'aux lèvres topaze de son nombril

da vinci la fera sourire
et les portugais mettront son visage aux enchères
sur toutes les gargottes à kenke du marché disco

j'entends parler de marin de tyre
de galères d'esclaves faisant route pour sidon
de sycorax de mary seacole cette sorcière noire d'un hôtel louche

le mercantilisme
et non les noirs magnificenti dei medici
fera les titres de demain révolu

pilotes pilates pirates
roland est mort
à roncesvalles à roncesvalles à roncesvalles

& les plateaux de la justice penchent vers l'ouest
vers le soleil vers les îles du couchant

Un des poèmes de DreamStories est particulièrement interpellant aujourd'hui, puisqu'il parle du sort des réfugiés, des immigrés, de ceux qui n'ont d'autre choix que de se jeter à la mer. Il fait actuellement l'objet d'une mise à la scène, en français, sous le titre Et ce n'était pas qu'on allait quelque part. Il s'agit dans un montage où également interviennent d'autres témoignages de traversées, de conquêtes, de perdition et d'affirmation d'une dignité retrouvée. C'est Frédérique Liébaut et la compagnie AWA qui en sont les artisans, avec trois comédiens remarquables, Mylène Wagram, Céline Caussimon et Victor de Oliveira. Une première lecture en espace a eu lieu au théâtre universitaire de l'Université de Liège. Le spectacle sera repris à Paris, puis à Bruxelles et reviendra à Liège. Voici deux extraits de la présentation et un court extrait de ce texte de cinquante pages.

Kamau Brathwaite est de la première génération post-coloniale, contemporain des luttes d'indépendances comme la guerre d'Algérie, des assassinats de figures émancipatrices comme Patrice Lumumba et Thomas Sankara. Il engage intensément son œuvre dans ce combat pour un monde où la première valeur est la solidarité. Il crée une langue qui bouscule les sens pour réfléchir et travailler le rapport colonisé/colonisateur...

[Il] crée sa propre langue, « jeux de sons, jeux de sens » dont il élabore les règles. Une langue qui se refonde dans les glissements de sens, les collages, l'appropriation d'autres idiomes. Il fait œuvre de poète en rendant à la langue son pouvoir de création en la nettoyant de l'oppression dont elle fut l'instrument.

La typographie inventée et inventive de l'auteur est une des clés pour entrer dans le texte. Car c'est une façon de faire voir ce que le poète entend dans sa tête, de « mouiller » le mot dans la matière, de sortir du fait-divers, de faire œuvre de poète en exhaussant ce qui nous lie à cette humanité défigurée...

Le rêve du poète crie les traces d'une civilisation qui a explosé en plein vol et dont il ne reste que des vestiges abandonnés sur les flots. Il nous presse de devenir déchiffreur de l'histoire qui dérive dans les débris du naufrage.

Texte cassé, disjoint, aux rythmes fracturés, dans lequel pour se souvenir il faut s'en remettre à son corps       I memember

et s'abandonner à l'apnée, au vertige de l'un – qui est aussi l'autre – qui se noie – est noyé maintenant comme avant

« vu qu'on était tous à la mer maintenant depuis longtemps ».

et retrouver ainsi le sens d'une histoire qui en nous fondant nous anéantit.

Le poème est porté par une protestation de plus en plus urgente, qui éclate en un cri dont il faut voir la force décuplée par les lettre à la fois épaisses et aux bords tremblants, massées sur la droite de la page :

& you chide me

for chanting like

this? for lament

=ing this seem

=ing perpetu

=al pogrom & pro

=gram like this?

this

season on season persist

=uant anomie?

for trying to ghost

words to holler

this tale?

 

& vous me querellez

pour chanter ain

=si ? pour pleur

=er ainsi cet appar

=emment perpétu

el pogrom & pro

=gramme?

cette saison après saison

persis

=tuante anomie?

pour essayer d'insouffler

des mots pour

éventer

cette histoire?

 

Christine Pagnoulle
Février 2012

crayongris2

Christine Pagnoulle enseigne la traduction et les littératures anglophones à l'Université de Liège. Ses recherches portent principalement sur la poésie et les littératures des Caraïbes.


 

1 car nul d'entre nous ne réagirait si prospero encourt malédiction / par son propre / curseur' (‘si prospero tombait / dans malédiction / 404