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François Jacqmin

23 février 2012
François Jacqmin

François Jacqmin, entre l'ascèse et la tempête

 

François Jacqmin compte parmi les quelques deux ou trois plus grands poètes de Belgique. Toute l’écriture de celui qui a dit « la poésie sera consolatrice, ou rien » est une lutte contre les limites ou les illusions de la pensée et de la parole, une tentative de dépasser l’impuissance de la poésie à conserver trace de l’émerveillement de l’homme devant la nature. Réel et langage, désir et nihilisme sont les pôles d’une œuvre capitale.

Fr. Jacqmin en 1990 © Bernard Jacqmin
François Jacqmin

François Jacqmin (1929-1992) peut être tenu pour un des deux ou trois plus grands poètes de la deuxième moitié du 20e siècle en Belgique. Pourtant, son œuvre publiée, dont l'étendue n'est pas grande, ne bénéfice pas encore de la reconnaissance, française ou internationale, qu'elle mérite à coup sûr. Elle comprend plusieurs plaquettes (dont cinq ont été rassemblées en 2000 dans La Rose de décembre et autres poèmes, éd. La Différence), des ouvrages à tirage limité réalisés avec des plasticiens, et trois recueils majeurs : Les Saisons (Phantomas, 1979 ; repris chez Labor en « Espace/Nord » en 1988), Le Domino gris (Daily Bul, 1984) et Le Livre de la neige (La Différence, 1990). (Noter aussi la parution posthume des Éléments de géométrie, linogravures de Léon Wuidar, Éditions Tétras Lyre, 2005, et de 30 poèmes rassemblés dans Prologue au silence, La Différence, 2010.)

Poète singulier à plus d'un titre, il rejetait toute idée d'occuper ou de conquérir une place sur l'échiquier de la littérature, et se défiait de la posture de l'écrivain. C'est avec cohérence qu'il a gardé la même circonspection envers la présence éditoriale du poète : il publie tard (après quelques plaquettes, son premier recueil d'importance, Les Saisons, ne paraît qu'en 1979, alors qu'il a 50 ans) ; il ne compose un recueil qu'en choisissant sévèrement ses poèmes, davantage par élimination après accumulation ; il n'adopte aucune stratégie, qu'elle implique son appartenance à des groupes ou ses publications en revues.

François Jacqmin a fait partie du groupe Phantomas qui, dès 1950, a restauré l'esprit de dérision, de subversion et d'invention de Dada après le surréalisme, contribuant ainsi à ce que l'on a appelé « La Belgique sauvage ». Mais on s'accorde à reconnaître qu'il était, des sept membres du groupe, le plus différent des autres : son humour est plus discret, quasi secret (un humour anglais, François Jacqmin ayant grandi en Angleterre où sa famille avait émigré en 1940) ; il joue avec la pensée bien plus qu'avec les mots ; sa poésie ne porte aucune marque visible d'un héritage surréaliste ou d'un esprit surréalisant.

Son œuvre trouve sa cohésion dans l'attitude d'un poète qui se confronte constamment au réel et à l'impossibilité de le connaître, de le penser et de l'exprimer :

Ma critique de la réalité
est un calcul verbal
qui suppute
le tolérable
entre l'ascèse et la tempête.

Chaque jour,
j'attends que surgisse une conviction
qui rende
l'impasse viable.
Tous les mythes sont morts

à cette tâche !
Je suis astreint
à la pensée,
ce fléau sans stratégie,
pour assurer la trêve

de ce dialogue sans pitié.
Mon efficacité
est improbable.
Peu d'événements fléchissent
sous la menace d'un poème !

(Poèmes, dans La Rose de décembre et autres poèmes.)

Tout est là, dans ce premier texte d'un ensemble de Poèmes paru dans Phantomas en 1969 : le poète critique la prétendue capacité de la pensée et du langage à rendre compte de la réalité, à la dire réellement, l'un et l'autre n'étant que piètres instruments, au regard de la sensation et de l'émotion. À priori, le poème est impuissant, inefficace, à dire réellement quoi que ce soit :

Ce qu'il y a à dire du printemps,
le printemps le dit.

Il n'est pas de signes pour rendre
le vide mystérieusement touché.

La croissance s'accorde à son
propre lyrisme.

Pour entendre vraiment, il faut au cœur
plus d'amnésie que d'enthousiasme.

(Les Saisons.)

Si sévère qu'elle soit, la poésie de François Jacqmin n'est pourtant pas asséchée par ce scepticisme ; elle évite le risque de le ressasser sans qu'aucune substance vienne la sauver. Deux mots sont importants dans l'extrait : l'écriture de François Jacqmin s'est constamment située « entre l'ascèse et la tempête ». On peut voir tout un art poétique dans ces six mots. Le second terme, la « tempête », renvoie à sa sensibilité aiguisée face à la nature, à sa faculté d'émerveillement devant elle, et plus précisément à ce que Francis Édeline a appelé la « transe » qui saisit le poète au spectacle de la nature :

saisons

Qui se souviendra que la cerise
fut une fleur ?

Qui dira que l'arbre fut un
bouquet qui dépassa
l'entendement du monde ?

N'est-il pas de tocsin pour
nous avertir de cette mort qui
vient par la beauté ?

(Les Saisons.)

La lumière entre dans la forêt
comme une révélation.

Elle emprunte des sentiers que
le feuillage ignore.

Tout devient visible et
inexplicable.

L'esprit est confondu à l'idée
d'une fatalité qui éclaire.

(Les Saisons.)

Quant au premier terme du groupe, l'« ascèse », il ne recouvre pas seulement la critique exercée à l'égard de la pensée et du langage, la volonté lucide d'échapper à leurs pièges ou leurs illusions ; il ouvre surtout sur le travail même de l'écriture telle que l'a pratiquée François Jacqmin, qui rejette nettement une certaine poésie, floue, lyrique, jolie, séduisante, gratuite, imprécise, à laquelle il oppose la recherche du mot juste, dans un souci, presque une obsession, de la précision dans sa quête désespérée d'une expression du réel.

Cette double attitude, tout à la fois philosophique, poétique et existentielle, se manifeste notamment dans son appréhension de la métaphore : cette figure de sens, qui ouvre depuis toujours la poésie à toutes les richesses, mais aussi toutes les facilités, fait l'objet de la plus grande défiance et de la plus vive critique de la part de François Jacqmin :

En poésie
comme en tout autre domaine, ceux qui sont
sans honneur
réussissent dans leur entreprise.
À défaut d'accéder au sublime, les fourbes
se cantonnent dans l'illisible. Leur
complication langagière emprunte au monde
des scélérats.
La métaphore et l'inconduite partagent la même
racine.

(Le Livre de la neige)

On observe pourtant qu'il ne l'exclut pas totalement de son écriture ; c'est en cela que son ascèse évite le puritanisme : le poète accueille la métaphore avec circonspection, on sent qu'il ne l'admet en son poème qu'après une méditation profonde et radicale, où doivent s'être mobilisées toutes les dimensions de son être : sa perception, son doute et son désir (de dire) :

Tête baissée dans leur mystère,
les oiseaux
ressemblaient à un colloque de bibelots taiseux.
Dans leurs ailes feutrées d'haleine,
ils respiraient
péniblement le granit de l'air.
Ils avaient
concentré leur immobilité dans quelques buissons,
là où la tranquillité se faisait fort d'être une âme.

(Le Livre de la neige)

La métaphore apparaît chez lui non pas comme le produit d'une addition, mais comme le résidu d'une soustraction. Comme l'écrit Jean-Marie Klinkenberg : « Pour lui, décrire c'est décaper ; et ce n'est pas enchanter, ou se laisser enchanter : c'est désenchanter. »

Dévolue à dire l'aporie de l'homme devant l'expression de l'être, la poésie de François Jacqmin est réflexive, sinon autotélique au sens mallarméen ; pour une part, elle confine volontairement, pour reprendre le mot de François Jacqmin lui-même, à la tautologie :

La tautologie, c'est-à-dire l'affirmation répétitive, la confirmation insécable, le retour du même au même, l'infatigable évidence qui provoque à la fois l'espoir et le désespoir de l'intelligence, la tautologie, dis-je, est un des ressorts les plus puissants de ma poésie. [...] J'ai le sentiment que la tautologie élève le texte à la hauteur de ce qui est : elle n'invente ni ne dissout rien. (Le Poème exacerbé.)

Mais, on l'a vu, c'est loin d'être là sa seule composante. L'écriture du poète procède d'abord d'un œil et d'une sensibilité, pudique et lucide, qui n'ont jamais cessé de s'étonner devant les spectacles de la nature. Et n'oublions pas l'humour particulier qui le caractérise, un humour distant et feutré, mais féroce, ironique, impitoyable.

Sous la neige, le potager est invérifiable.
On ne distingue plus
les légumes que par le souvenir.
On s'en tient
à une conception immaculée des primeurs.
La laitue est captive
d'un invincible confit de givre,
et la fraise n'est plus qu'un état d'âme.
À nous,
les plaisirs de la gastronomie transcendantale !

(Le Livre de la neige)

Humour qu'il tourne d'abord contre lui-même :

Ô ciel sans images !
Incomparable leçon d'économie !

Je guette le moment
où je serai cette extrême indigence,
cette absence
fortement construite
pour immobiliser ma jubilation
d'être hors des plis.

Exultant de l'impossible
renouvellement du moi,
je serai la saturation
d'un être vacant.

Je reverrai
la plaine de l'état pur.

Il ne me manquera
que d'être !

(Poèmes.)

De ses trois recueils majeurs, le premier, Les Saisons (1979), présente toutes les caractéristiques énoncées ci-dessus. Projet d'une grande cohérence, le livre réalise une fusion totale des deux aspects de la poésie de Jacqmin, le descriptif/perceptif et le réflexif, entre le bonheur mesuré du poète et le pessimisme du penseur :

Le cœur s'acharne à consulter
le feuillage.

Mais la frondaison s'obstine
à demeurer superficielle et
frémissante.

Je ne pourrai jamais prouver
que j'ai traversé la forêt.

Le Domino gris (1984) est plus réflexif, voire philosophique : il distille une méditation souvent narquoise, ironique et dure, voire cruelle, sur la littérature et l'écriture. Cet art poétique en négatif est une critique sévère de la poésie. Par bien des aspects, il préfigure les leçons du Poème exacerbé.

J'ai refusé le savoir ; ma maison se
dégarnit. Les chambres se vident de
leur musique.
Je mets la dernière main à une pensée
qui exige une solution qui n'aboutit pas
à la pensée.
Comment vais-je expliquer la nuit à la
nuit ?
Il va falloir que j'emprunte les chemins
de la foudre.

3123419-L

Enfin le dernier livre paru du vivant du poète, qui devait s'intituler Les Nuits d'hiver, est devenu Le Livre de la neige (1990). C'est la synthèse apaisée des deux voies antérieures : une contemplation critique de la nature, une méditation sur le langage, la poésie et la pensée :

Dans le cliquetis des flocons,
on entend
une rumeur que l'on pourrait comparer au
discours de la conscience.
Ces bruits
nous font franchir la barrière des glossaires.
Notre âme
se refait continuellement ainsi, au détour
de l'équivoque, lorsque
les choses ne nous disent rien de cohérent.

La poésie de François Jacqmin n'a pas pour vocation de plaire directement. Elle peut même déranger, en raison de la grande concentration de la pensée. Mais elle capte et emporte tout lecteur attentif qui s'en laisse pénétrer, par la haute teneur d'une écriture sans compromissions ni approximations. Chez François Jacqmin, chaque mot appelle la méditation. Cette œuvre de haute tenue doit tout autant son importance à ses paradoxes qu'à sa radicalité, mais aussi à la pertinence d'une expression constamment maîtrisée.

En dépit d'un lexique dont une part puise à la philosophie, sa poésie est aux antipodes d'une (prétendue) pensée révélée, absolue, autorisée ; il n'est pas des poètes « qui décrivent le désert comme le socle visible de l'ineffable » (Le Poème exarcerbé). Poésie en critique permanente de la poésie elle-même, il faut plutôt y voir la trace, l'expression d'une expérience humaine, avec ses faiblesses et ses ambiguïtés.

Je ne puis plus dissimuler
qu'il n'y eut jamais de véritable dessein
en moi.
Ne rien prétendre, comme je le fis autrefois,
était un plan concerté.
Cultiver
la douceur de l'irrésolution, me fonder
sur l'hésitation des mots pour gagner un peu
d'être ... tout cela était feint !
La nuit a trahi mon manque d'intention.

(Le Livre de la neige.)

Lors des conférences qu'il donna à la Chaire de poétique de Louvain-la-Neuve en novembre 1991 (rassemblées dans Le Poème exacerbé), il délivra d'ailleurs son ultime conviction quant à celle-ci, en affirmant que « la poésie sera consolation, ou rien », ajoutant que « l'explication n'est pas nécessaire, tandis que la poésie est indispensable » (les deux phrases sont absentes du livre). C'est par l'exercice même du langage impuissant que le poète peut se consoler de cette impuissance, à la seule condition, nécessaire, d'une ascèse de l'écriture. Aspirant à « se défaire de la pensée », à « s'astreindre à l'exercice de la dépossession », mais aussi à « garder l'émerveillement intact pendant un court instant, avant qu'il ne s'installe en un empêchement, voire en une industrie du verbe », le poète n'a d'autre recours que le poème lui-même :

Il faut s'abîmer dans le poème. C'est-à-dire, il faut se dissocier de tout et élever le désordre qui est le nôtre en l'exprimant dans cette poésie qui occulte la terreur qui naît à l'idée du paraître.

(Le Poème exacerbé.)

Gérald Purnelle
Février 2012

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Gérald Purnelle mène ses recherches dans le domaine de la métrique, de l'histoire des formes poétiques et de la poésie française moderne et contemporaine.


 

Jaqmin

À consulter : François Jacqmin, dossier dirigé par Gérald Purnelle et Laurent Demoulin,
Textyles, n°35, Éditions Le Cri, 183 pages.

Cf. http://culture.ulg.ac.be/jcms/prod_132475/relire-francois-jacqmin-dans-la-revue-textyles

 

Le Livre de la neige, éd. La Différence, 1990.
La Rose de décembre et autres poèmes
, éd. La Différence, 2000.
Éléments de géométrie
, linogravures de Léon Wuidar, Éditions Tétras Lyre, 2005
Prologue au silence
, éd. La Différence, 2010.


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