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Corinne Hoex

23 février 2012
Corinne Hoex

Corinne Hoex, Contre jour (Le Cormier, 2009) ; Juin (Le Cormier, 2011)

 

Minimaliste, mais concrète et sensuelle, la poésie de Corinne Hoex touche par sa justesse et sa tendresse. Une art de la phrase simple, des thèmes intimes mais universels, une attention au grain du quotidien.

Corinne Hoex est l'auteur de trois romans, qui lui ont valu de nombreux prix et un beau succès critique. Mais elle est aussi poète. Elle a publié aux éditions du Cormier deux petits livres où se dessine une poésie tout à fait originale, et d'une grande qualité. Chaque livre possède un sujet propre et forme comme un seul poème, développé en brèves stances qui déroulent un propos homogène et progressif.

Les deux livres témoignent d'un sens rare du regard et de l'expression. L'attention à l'autre et l'émotion ne passent ni par l'expansion rhétorique ou affective, ni par la soustraction.

contrejour

Le premier livre, Contre jour (2009), s'adresse à un personnage planté d'emblée dans un décor :

aujourd'hui
encore
tu es assis
dos au jardin
à contre-jour

En quelques mots allusifs, Corinne Hoex induit en nous deux impressions inconscientes, que la suite du texte confirme : ce personnage est âgé, et c'est un peintre, qui ne peint plus que dans sa tête. Un peintre épris de couleurs, et qui, dos tourné au jour et aux lumières, fait face à l'obscurité :

ton regard
scrute
le point invisible
là où apparaît
la couleur
là où le noir
se troue

...

tu n'appartiens
qu'à ce bleu
qui te brûle

Tout le poème est la méditation attentive d'une femme de mots sur les sensations d'un homme du regard. Si les mots peuvent dire le regard, si la vue peut habiter le poème, c'est, comme nous le montre Corinne Hoex, dans la simplicité, la nudité de l'expression, plus dépouillée que minimaliste.

Si le peintre observe la pluie, elle lui dit : « tu es / dans chaque goutte ». Puis l'adresse au peintre aborde l'acte même de peindre, fût-il mental :

cette nuit
dans ta tête
tu as peint
une nouvelle toile

 

On ne s'avise pas tout de suite de l'ambiguïté des deux premiers vers de cet extrait. Affronter le noir est mourir :

le noir
est dans tes narines
contre ta bouche
ouverte
le noir
dans tes poumons

le goudron
de la nuit
descendu sur toi

 

Mais peindre est vivre :

tu traces
une seule ligne
le cap
limpide
que tu suis

Et peinture et vie se confondent, dans une leçon que le poète énonce à peine, posément :

tu consens
à disparaître
dans la couleur
la plus profonde

tu rejoins
l'aurore

 

Procédant par touches de noir, de blanc et de couleurs, cette poésie est limpide et lumineuse. Il ne faut pas glisser trop vite sur ces vers apparemment simples, et leur forte découpe : l'absence quasi totale de figures rhétoriques n'empêche pas, mais au contraire autorise, une poésie visuelle sans description, une poésie empathique sans pathos.

hoex

La substance du deuxième livre, Juin (2011), est tout sauf abstraite. Il y est question de bonbons, de chapeaux, de beurrier et de confitures, de lingerie, de corde à linge, de profiterolles, de cretonne, de cassonade. C'est que son personnage, auquel à nouveau la poète s'adresse d'un bout à l'autre, est une grand-mère aimante, attachante, sensuelle, ancrée dans le réel, mais la tête dans le rêve. Toute une enfance est évoquée à travers le souvenir d'une affection (tu avances / toujours / tu viens vers moi), et les gestes et mots de la grand-mère.

La touche du poète-peintre se précise et s'enrichit. Et si c'est à nouveau la vue qui domine, la poésie convoque tous les sens, qui sans se mêler, se répondent en riches synesthésies :

la vue et l'odorat :

les taches roses des fleurs
au-devant de toi
l'odeur des pétales froissés

la vue et l'ouïe :

tu dis c'est moi
ta voix claire
c'est moi
la lumière vient
entre les branches
la lumière te regarde

la vue, l'ouïe et le toucher :

un ciel très bleu
le chant de deux merles
à l'ombre des peupliers
dans la balancelle
tes doigts rêvent sur tes perles

le toucher :

ta main chiffonne
le satin clair
le satin clair et la soie tendre
ta main ensuite
dans mes cheveux

le goût, l'ouïe et la vue :

la serveuse en tablier rond
pose devant toi
tes profiteroles
dans un léger tintement
de porcelaine

Ici, tout un art subtil de l'image s'exerce, en un passage fréquent de l'image-vue à l'image-figure, de la notation à la métaphore :

des frémissements d'ombre
nagent au sol
des poissons de lumière
éclairent tes yeux

ou à la métonymie :

dans l'herbe
ton journal ouvert
sur le ventre
fait la sieste

Cette pratique du mot juste se contente de phrases simples, souvent nominales : nommer les choses pour les faire voir et sentir suffit. Ce qui peut être un tic d'écriture facile et rebattu chez d'autres trouve chez Corinne Hoex toute son efficience : la fixité et la mobilité du souvenir, sa fragmentation et sa densité, émergent mieux à travers ces notations sans verbes, que d'ailleurs le lecteur supplée sans peine :

un bruit de papier froissé
la chatte aux pattes blanches

Souvenirs, émotions, affection, vécus et revécus dans une sensualité intime et solaire, tout se dit avec la même sobriété :

juin
c'est toujours juin
quand tu es là

En somme, la fin du livre dit tout cela en deux vers :

ce souvenir tout à fait net
dans cette parfaite lumière

rougefleuve

Vient de paraître une nouvelle plaquette, aux éditions Bruno Doucey (décembre 2011). Rouge au bord du fleuve poursuit le même parcours poétique avec les mêmes éléments : choix d'un thème unique et neuf, même économie des moyens linguistiques. À nouveau, dans leur simplicité, des phrases telles que « les arbres inclinent leur ombre / sur l'eau noire / de la nuit » ont un pouvoir évocateur proportionnel à leur économie.

Trente-trois très courtes laisses déploient presque elliptiquement la confrontation de la locutrice avec un fleuve « grondant », par une nuit « belle et terrible », battue par un vent « fou ». La locutrice traverse la peur, avec pour talisman, métaphore et métonymie de la lumière, une écharpe rouge (tu portes l'écharpe rouge / qui sauve la lumière) :

le vent fouette les arbres
fait tourner la poussière
et tu fermes les yeux

dans l'île avec le vent

Une île puis une ville, croisées, matérialisent le désir de la locutrice, qui peut davantage s'identifier au fleuve :

une île
la soif du fleuve
sertie dans son étreinte

Car c'est bien de désir et de fusion qu'il s'agit, bien plus que de contemplation. Au terme d'un parcours qui aura inclus perception et immersion, les trois dernières strophes le disent sans détours :

alors tu ferme les yeux
et tu es le vent
qui broie les platanes
soulève la poussière

tu fermes les yeux
et tu es le fleuve
son grondement
sa soif
son odeur de boue

tu fermes les yeux
car tu es la nuit
le noir de la nuit
qui confond
les terres
les eaux
et les airs

Il n'est pas si fréquent qu'un romancier – une romancière – atteigne une telle originalité et une telle unité poétiques, à fortiori quand sa diction paraît se distinguer si nettement du ton romanesque. Mais gageons qu'une expérience d'écriture a forcément nourri l'autre.

Gérald Purnelle
Février 2012

crayongris2

Gérald Purnelle mène ses recherches dans le domaine de la métrique, de l'histoire des formes poétiques et de la poésie française moderne et contemporaine.


 

Corinne Hoex, Contre jour, Le Cormier, 2009.
Corinne Hoex, Juin, Le Cormier, 2011.
Rouge au bord du fleuve, Bruno Doucey, 2011.


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