Expériences de controverses

Le projet FRUCTIS (From Uncertainty and Controversies to Innovation and Social Creativity : Contemporary politics of nature) est  une recherche interdisciplinaire financée avec le soutien de la Communauté française de Belgique «Actions de recherche concertées (ARC)»-Académie Universitaire Wallonie-Europe (2010-2015). Il associe six équipes issues de trois facultés différentes (Droit, Philosophie et lettres, Sciences). FRUCTIS se propose d'établir une cartographie des « politiques contemporaines de la nature » à partir de l'étude des controverses scientifiques et sociales en situation de haute incertitude, mais aussi de mettre sur pied, à un niveau interfacultaire, un enseignement des controverses. Le pari du groupe FRUCTIS est que, loin d'être un obstacle à l'innovation ou à la décision, les controverses scientifiques et sociales peuvent constituer une source d'innovation et de création, tant sur le plan de la connaissance que sur celui de la politique et de l'éthique.

Pour commencer à mettre ses hypothèses à l'épreuve, et en attendant d'élargir l'investigation aux acteurs non-scientifiques, le groupe FRUCTIS a recueilli le témoignage de dix enseignants-chercheurs de l'Université de Liège confrontés, chacun à leur façon, à des situations de controverses, aux frontières entre sciences et société. Nous avons posé à chaque contributeur du dossier les trois questions suivantes : 1) Comment définiriez-vous la notion de controverse ? Dans votre pratique professionnelle, êtes-vous confronté(e) à des situations de controverse ?  –  2) Estimez-vous que les controverses entravent ou stimulent le développement de la recherche ? –  3) Faites-vous une place, dans votre enseignement, aux questions controversées ? Sinon, trouveriez-vous intéressant de les laisser entrer dans la formation ? – Certains scientifiques ont choisi d'y répondre sous forme d'entretien, d'autres ont écrit des articles, d'autres enfin ont opté pour une réécriture de l'entretien, en collaboration avec les doctorants du projet FRUCTIS.

 

Quelle place occupent les controverses dans nos pratiques de recherche ? De l'avis général des scientifiques que nous sommes, la controverse serait l'un des moteurs de la recherche scientifique. Parce qu'elle encourage la confrontation des observations, des idées et des théories entre pairs, la controverse engagerait une dynamique propre à stimuler la production de nouvelles connaissances au sein des milieux de recherche. Les scientifiques seraient donc, d'une manière essentielle, des praticiens de la controverse.

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Mais que deviennent ces pratiques lorsque les controverses ont une dimension publique ? Lorsque les recherches ont des implications – directes ou seulement virtuelles – dans la société, lorsqu'elles intéressent de près des acteurs extérieurs à la communauté scientifique (riverains, industries, autorités publiques, associations), et que ces derniers se font entendre ? Comment la controverse que tous, ou presque, s'accordent à juger précieuse lorsqu'elle se déroule à l'intérieur des laboratoires et des instituts de recherche, sera-t-elle considérée lorsqu'elle sort de ces lieux ? L'envisagerons-nous comme une perte de temps, comme un obstacle au développement de nos recherches ou, au contraire, comme une chance, comme une nouvelle occasion d'apprendre et de mettre les savoirs à l'épreuve ? Les réponses seront, on le devine, diverses. Il conviendrait dès lors de s'interroger sur les raisons pour lesquelles telle controverse est jugée utile et telle autre nuisible, ainsi que sur les moyens qui pourraient permettre de transformer en opportunité ce qui est d'abord souvent perçu comme une entrave ou une menace.

Pour alimenter un tel questionnement, et en attendant d'élargir l'investigation aux acteurs non-scientifiques des controverses, nous proposons une collection de témoignages recueillis auprès de dix enseignants-chercheurs de l'Université de Liège confrontés, chacun à sa façon, à ces situations incertaines, aux frontières entre sciences et société : Jacques Balthazart (Département des sciences biomédicales et précliniques), Patrick Du Jardin (Département des sciences agronomiques - biologie végétale), Michel Erpicum (Département de géographie), Sylvie Gobert (Laboratoire d'océanologie), Jean-Henri Hecq (Département des sciences et gestion de l'environnement), Marc Jacquemain (Institut de sciences humaines et sociales), Jean-Louis Lilien (Département d'électricité, d'électronique et informatique), Guy Maghuin-Rogister (Département de science des denrées alimentaires), Yaël Nazé (Département d'astrophysique, géophysique et océanographie), Marie-Louise Scippo (Département de science des denrées alimentaires). Leurs réflexions ont été suscitées et, pour certains, mises en mots par plusieurs membres du projet FRUCTIS. Face aux situations de controverse, les points de vue exprimés sont diversifiés, et portent sur des thématiques différentes. Les controverses soulèvent des interrogations épineuses et inattendues, tant pour les chercheurs et leurs disciplines que pour la société dans son ensemble.

 

Être pris dans une controverse

Pour les scientifiques qui les vivent ou les ont vécues, les controverses peuvent s'inscrire, voire orienter une trajectoire de vie. D'une part, parce qu'elles sont sources de contraintes – les questions débattues étant partagées avec une multiplicité de protagonistes qui n'ont pas forcément les mêmes intérêts ou points de vue. Ainsi Jean-Henri Hecq peut-il souligner l'importance, pour la recherche elle-même, des relations de confiance entre certains acteurs de terrain et les scientifiques, comme ce fut le cas entre ceux-ci et les pêcheurs dans l'échantillonnage des populations de poissons de mer, jusqu'à ce qu'une disposition légale interdise aux chercheurs de monter à bord des bateaux.

D'autre part, parce qu'elles peuvent être sources de véritables apprentissages personnels. Le parcours de Patrick Du Jardin, tel qu'il est présenté dans ce dossier, est à cet égard significatif : l'arrivée sur le territoire belge de soja transgénique et son traitement médiatique et associatif ont modifié sa conception initiale de l'OGM comme simple outil de recherche. Tout à coup, les conséquences de ses travaux débordaient largement les murs de son propre laboratoire. Les interactions avec diverses institutions (comme le comité d'éthique de l'INRA) et les mobilisations médiatiques auxquels il se prêta l'amenèrent à se poser des questions sur ce qu'il appelle la « contextualisation » de cet outil et sa complexité. Cet apprentissage prit la forme d'un développement de compétences en matière d'évaluation des risques et d'éthique.

Ce que les experts scientifiques « font » des situations controversées qu'ils sont amenés à vivre est donc source d'intérêt et de réflexion. Dans certains cas, elles peuvent devenir un stimulant pour la recherche et pour le chercheur qui entend clarifier ses hypothèses et ses résultats. Par exemple, selon Sylvie Gobert, qui s'exprime ici au sujet des transplantations de certains végétaux marins, les sollicitations des médias et des différents publics obligent le scientifique à répondre clairement à une question, ce qui suppose d'après elle « la connaissance de tous les aspects de la réponse ». Les situations controversées peuvent même quelquefois conditionner les choix qui président à l'exercice de l'activité scientifique et d'expertise.

 

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