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Controverses climatiques

25 mai 2011
Controverses climatiques

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Nous voyons la beauté de l'Antarctique
  et le danger représenté
par le réchauffement climatique,
ainsique l'urgence d'agir.
Je suis déterminé à le faire.

Déclaration du secrétaire général des Nations-Unies
lors de sa visite en Antarctique,
12 novembre 2007

Le début du 21e siècle aura été marqué par l'écho croissant donné au message militant de la lutte contre « le réchauffement » (ou « changement ») climatique. Nous n'allons bien sûr pas retracer ici toute l'histoire de la montée en puissance de cet enjeu politique et scientifique du «changement climatique», ni l'ensemble des arguments qui s'affrontent, mais proposons de montrer certains des effets de ces évolutions scientifiques et sociales controversées sur la pratique scientifique de la climatologie. Pour pénétrer ce sujet « chaud », nous avons interviewé Michel Erpicum, climatologue et enseignant, directeur du laboratoire de climatologie et de topo-climatologie de l'Université de Liège, et également président de l'Association Internationale de Climatologie.

 

Deux grandes dimensions de la controverse seront abordées dans cet article : d'une part, la question de la fragmentation de la discipline climatologique en véritables « écoles de pensées » différentes, basées sur des méthodes mais aussi des éthiques du chercheur différentes ; d'autre part, le débordement des enjeux scientifiques par – ou vers – des dynamiques sociales ou politiques, qu'on observe notamment en étudiant le rôle des médias dans la controverse climatique.

 

Quand il y a climatologie... et climatologie

Michel Erpicum nous rappelle tout d'abord que la théorie du changement climatique doit être prise pour ce qu'elle est : une théorie. Or, celle-ci semble reposer sur des preuves et démonstrations pour le moins discutables, qui ont donné naissance à des polémiques nombreuses entre scientifiques et groupes sociaux, en particulier autour du lien de causalité direct (et souvent unique) établi entre CO2 et réchauffement climatique. Ce message, colporté par le GIEC et les grands laboratoires de climatologie, se veut sans équivoque, voire dogmatique, et oblige chacun à se positionner – pour ou contre –, sans permettre un débat respectueux à partir des arguments qui sont avancés... et ce même au sein de la communauté scientifique des climatologues.

Mais peut-on vraiment parler d'une communauté scientifique, qui serait homogène ? Selon Michel Erpicum, la réponse est clairement non : la controverse définirait même une nouvelle ligne de fracture au sein des « climatologues ». D'un côté, il y a les climatologues « de terrain » qui étudient  le climat au niveau local ou régional et, de l'autre, les climatologues « du climat mondial et de la modélisation à long terme, qui travaillent à l'échelle           globale ».

« Météorologues, géologues, physiciens, biologistes, sociologues, économistes... beaucoup de ces spécialistes se déclarent « climatologues » maintenant ! La plupart  veulent avoir leur mot à dire. Et ils recourent souvent à des « à peu près », ou à des affirmations non étayées pour entrer dans la corporation des porteurs de ce message des Nations-Unies. Certains élaborent des grands modèles de prédictions, des projections audacieuses sur 50 voire 100 ans fondées sur des scénarios-types, avec des degrés de certitude ou des pourcentages de vérité... qui relèvent souvent d'hypothèses très simplificatrices...  Mais à quoi cela aboutit-il ? Ce n'est souvent plus de la science !  »

« J'étais climatologue avant que la climatologie ne devienne à la « mode ». Au début de ma carrière, mes collègues « météorologues » se moquaient de la « climatologie ». Je suis et je reste un climatologue des climats locaux et régionaux, un climatologue de la "vérité terrain"  et je reste sur la voie de la vérité, en m'efforçant de signaler ce qu'on ne connaît pas. Il y a encore beaucoup de choses qu'on ne connaît pas en matière de climatologie ! : Le premier satellite météorologique ne date que du milieu des années 60 et l'océan concerne près de 70% de la planète !  »

 

Rechercher la vérité ou légitimer un changement désiré ?


Mais cette fracture est également une fracture entre scientifiques de la « vérité terrain », se refusant à faire des extrapolations hasardeuses, et scientifiques « d'opportunisme », mobilisés pour affirmer et quantifier l'importance du lien CO2-climat (la véracité de ce lien conditionnant des milliers d'emplois en climatologie et dans la société dans son ensemble), et modéliser l'ampleur des risques futurs encourus. C'est donc aussi la modalité des liens entre science et société qui définit cette fracture, certains scientifiques entrant dans une logique clientéliste inacceptable pour d'autres.

« L'opportunisme, c'est pratiquer la chasseaux financements, de tous côtés, et par tous les moyens !  Ils font de la climatologie" pour augmenter les rentrées financières de leurs laboratoires. D'ailleurs, actuellement , pour qu'un projet de recherche ait plus de chance de passer, il faut qu'on lui trouve une relation avec le « changement climatique »

« Personne, ni le citoyen ni l'homme politique, n'a envie d'entendre qu'il est responsable. Et donc, ça continue. Des hommes politiques et de nombreux climatologues vivent de cela. Et donc c'est biaisé... »

Une telle fracture se manifeste pour Michel Erpicum par le glissement de certains scientifiques dans la politique ; ce glissement a pour conséquence qu'ils ne peuvent plus dire (ni laisser dire) certaines choses, en particulier mettre en avant les incertitudes scientifiques, car leur objectif a changé. Il ne s'agit plus tant de rechercher la vérité scientifique que de plaire au citoyen, de répondre à ses attentes (voire de les construire), en encourageant une action politique qui se veut visible et efficace : « En matière de production d'électricité nucléaire en Belgique, le plus bel exemple que je puisse donner est l'acharnement absolu contre ce secteur ( production  de plus de 50 %  de l'électricité nationale) ne  rejetant aucun gaz à effet de serre dans l'atmosphère et donc excellent  pour le bilan carbone de notre pays ! »

Ce glissement de la science vers la politique (ou serait-ce le contraire ?) est dénoncé comme« vicieux », car il apparaît comme une nouvelle forme d'instrumentalisation de la science, menant à de la désinformation et de la propagande... alors que la science doit être « pure ».

Pire encore, la controverse oriente les lignes de financement de recherche, au niveau national ou international, si bien que peu de moyens restent disponibles pour étudier le climat autrement que dans le « paradigme » du réchauffement climatique. Les arguments divergents sont niés : « On ne veut pasleur laisser la parole. On a peur des études contradictoires. On ne veut pas leur donner les moyens de continuer à travailler. Parce qu'ils ne vont pas dans le « bon » sens. »

Ceci participe d'un mouvement plus large où l'on ne laisse pas s'exprimer les avis divergents d'autres climatologues, ou par exemple des géophysiciens, qui nuancent les thèses« réchauffistes » (sans forcément les contredire intégralement) ; autrement dit, que ce soit en public, dans les institutions internationales, et même dans les revues scientifiques de renom, nous assistons à la montée en puissance d'un esprit sectaire ou dogmatique, en nette opposition avec la pratique scientifique telle que décrite par Popper, et cautionnée par l'adhésion d'une large part de la population qui craint pour l'avenir de ses enfants. Le réchauffement climatique ne serait-il plus discutable, sous prétexte qu'il faut agir ? Mais la nécessité d'agir doit-elle empêcher la dynamique de connaissance ?

 

Réintroduire une éthique dans la pratique scientifique et dans l'usage public des théories

Face à ces enjeux, il apparaît essentiel pour les climatologues « de terrain » de redéfinir et de réaffirmer l'essence et les frontières de leur discipline – face aux « imposteurs » et aux détournements de toutes sortes. Mais c'est aussi, au delà de la réaffirmation des règles et méthodes, une véritable éthique du chercheur qui est revendiquée. Celle-ci doit être basée précisément sur l'ouverture des controverses, le respect des arguments divergents et des critiques fondées, qui sont les seuls permettant soit de renforcer les hypothèses, soit de les infirmer... et donc de faire progresser la connaissance.

« Moi, je ne suis pas partie prenante et, je veux garder mon indépendance, je veux veiller à ce qu'on dise la vérité, qu'on accepte de reconnaître qu'on ne connaît pas assez le climat avant 1960, qu'on arrête de proférer des injonctions, et des grands slogans ; il faut qu'on ait ce courage-là, plutôt que de dire qu'on connaît bien le climat, et qu'on le connaît tellement bien qu'on peut prévoir son avenir... Et surtout qu'on arrête de m'associer aux climato-sceptiques.».

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'au lieu d'obliger l'opinion publique à se positionner d'un côté ou de l'autre de cette controverse des extrêmes, de vouloir, au sens militaire, « faire changer de camp » les uns et les autres, Michel Erpicum dénonce le débordement à double sens des enjeux scientifiques et sociaux hors de leurs espaces classiques de fonctionnement ; il critique autant les « réchauffistes dogmatiques », que les sceptiques radicaux comme Claude Allègre1. Il plaide pour le rétablissement d'un espace où la parole scientifique estlibre, où les scientifiques pourraient discuter de leurs incertitudes omniprésentes et de leurs interprétations de la vérité, un espace où l'on s'écoute également... plutôt que de vouloir seulement écouter ce que l'on veut bien entendre ! C'est donc bien une éthique du respect des points de vue divergents, et une objectivité scientifique au sein de la discipline qui est revendiquée.

 

Comprendre les enjeux... et accepter ses responsabilités

Voilà précisément ce qui est l'enjeu essentiel selon Michel Erpicum : éviter de prendre position sans connaître. « Il faut garder les deux pieds sur terre, et faire en sorte qu'on repère et traite les vrais problèmes. Vous voyez, c'est une controverse tellement compliquée... et une controverse qui est mise en place par des gens qui vivent de cela, alors que moi je ne vis pas de cela. ».

C'est là aussi l'origine de nombreux reproches adressés par Michel Erpicum aux médias en général : caricature du « pour ou contre », absence de recul, catastrophisme, passion du sensationnel et de l' « image choc » (augmentant l'effet de panique), présentation d'images ou d'arguments comme des vérités inébranlables, ingérence politique, déni et discrédit de points de vue divergents, gommage de la controverse scientifique...

Notre interlocuteur dénonce en particulier l'utilisation d'images de phénomènes extrêmes (inondations, cyclones, tsunamis, désertification...) et le lien de causalité fallacieux qui est trop souvent directement établi entre ces événements et le réchauffement climatique – présenté comme phénomène unique et homogène. Ces images, avancées comme des arguments scientifiques, laissent s'opérer des raccourcis rapides, qui deviennent le socle de « faits reconnus » alors même qu'ils sont toujours fortement discutables du point de vue du climatologue.

« Les télévisions nous montrent des corps qui flottent, des victimes d'inondations ... en disant : « C'est terrible, le réchauffement climatique, regardez ce qu'il crée, regardez ...  On a l'impression – et on cultive ça, aussi – que les événements sont donc beaucoup plus nombreux désormais, alors qu'on n'a pas de preuve qu'ils étaient moins nombreux avant. Donc il n'y a plus aucun repère rigoureux, scientifique, plus aucun recul. (...) Moi qui suis du domaine, je trouve qu'on ne dévoile pas les vraies responsabilités dans l'information. Et donc, la controverse, elle est là pour moi. »

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Les médias simplifient souvent l'information, en particulier lorsqu'ils parlent uniquement de COou du réchauffement climatique, pris comme une donnée. Ceci contribue d'un côté à la désinformation générale, à une sorte de « simplificationnisme » dérangeant, mais porte également le risque de discréditer les scientifiques, et cela dans leurs différentes communautés puisque, comme  nous l'avons vu, cette« communauté » est loin d'être homogène. Ce qui augmente alors le risque que chacune de ces communautés soit discréditée.

« On prend la population pour des gens qui sont incapables de comprendre quoi que ce soit, et à qui il ne faut pas expliquer tout ça. On les culpabilise à fond sur le CO2,et ils ne comprennent plus pourquoi le dernier hiver a été aussi longtemps enneigé après l'hiver 2009-2010, qui a connu également plusieurs périodes de neige. Alors de deux choses l'une, ils disent soit : « les climatologues sont des imbéciles », soit « ce n'est pas vrai, alors je continue de faire comme avant, puisque je vois qu'il n'y a pas grand chose qui change». »

En empêchant la juste compréhension des enjeux en matière de catastrophes climatiques ou de pressions environnementales (qu'elles soient ou non liées au climat, ou plus largement à l'écologie, à l'aménagement du territoire...), la controverse (tout comme la malléabilité des objets disputés en son cœur, en particulier le COet la théorie du réchauffement d'origine anthropique) empêche l'établissementet la reconnaissance des responsabilités environnementales à une échelle plus locale.

« On ramène à une cause générale la responsabilité différente de toutes les communautés et de tous les peuples à la surface de la planète. Et cela entretient le fait qu'on peut se permettre de se rejeter continuellement les responsabilités alors que tout le monde est responsable.. » 

Trouver des solutions communes, en acceptant notre part de responsabilité à tous dans des enjeux environnementaux réels et nombreux est  loin d'être aussi simple que l'impression qu'on nous en donne... n'est-ce justement pas là l'enjeu majeur des décennies à venir ? Mais comment pouvons-nous compter alors sur une science rendue muette, dépourvue de parole et de moyens ?

« Moi je suis un climatologue, mais je ne suis pas catastrophiste... à condition qu'on dise et qu'on mette bien les responsabilités en place. Les responsabilités suite aux humeurs du climat sont la mauvaise gestion de l'espace, la  non-prise en compte des variations continuelles du climat, ou les croyances comme : « on va maîtriser le climat... »... le climat a pourtant toujours son mot à dire... ».

Mais qui parle du (ou « au nom du ») climat ? Qui écoute-t-on, qui ne laisse-t-on pas parler ?Quels mécanismes devraient être mis en place pour pouvoir à la fois agir face àces enjeux, et maintenir une dynamique de connaissance qui reste autonome, relativement « détachée » des grands agendas politiques ou environnementaux ? Voici sans doute des questions de choix pour notre projet d'exploration des controverses à la fois sociales et scientifiques !

 

 

Propos recueillis par Bastien Dannevoye
Mai 2011

 

 

 

 

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Bastien Dannevoye est sociologue, chercheur au Département des Sciences et gestion de l'environnement au sein de l'unité SEED (Socio-Économie - Environnement - Développement).


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Michel Erpicum enseigne la climatologie et la topoclimatologie à l'Université de Liège. Il est également président de l'Association Internationale de Climatologie.

 




1  Voir notamment l'article de Sylvestre HUET (Libération) : "Claude Allègre divise les géographes


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