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Regards croisés, Japonais en Belgique et Belges au Japon

27 octobre 2010
Regards croisés, Japonais en Belgique et Belges au Japon

Sous leurs airs de joueurs de poker, que cachent-ils, ces Japonais ? Sont-ils contents ou contrariés ? Que ressentent les Belges qui se rendent au Japon ? Et pourquoi décident-ils souvent d'apprendre le japonais ? Kanako Goto, Japonaise en Belgique depuis quelques années, tente  ici de dévoiler ce que ces deux camps pensent tout bas – Japonais en Belgique, et Belges au Japon.

Japanese in Belgium

Quatre Japonais ayant séjourné en Belgique, et plus précisément à Liège, nous font part de leurs impressions.

Japanese in Brussels – premières impressions du pays

Nous arrivons en Belgique ! Dans l'avion, à l'annonce de l'heure locale, nous reculons nos montres de 7 heures. On recommence la journée qu'on avait déjà entamée de l'autre côté. On atterrit sous la pluie, par une température bien fraîche pour un mois de juillet. En Belgique, on s'habille de la même manière au printemps, en été et en automne. Ville de Bruxelles. Nous sommes surpris de la petite taille du sympathique Manneken pis puis découvrons  la splendeur de la Grand Place. Le soir, à table, un kilo de moules nous rebutent un peu par la couleur noire de leurs coquilles. Coquillages noires et  chair orange : ce contraste de couleurs n'existerait pas au Japon. Nous ne sommes plus au Japon.

Les gens sont gentils, on peut le dire. Ils parlent plus lentement le français qu'en France et prennent des nouvelles de notre santé quand ils nous fournissent un renseignement – du moins, c'est ce que nous avions compris alors – : « Au coin, vous tournez à droite et c'est droit devant vous. Ça va ? Allez, au revoir ». Ce « ça va ? » symbolise pour nous la gentillesse des habitants de la Belgique. Nous ne comprenons pas encore les subtilités des savoureux belgicismes, nous nous y ferons plus tard.

Les Bruxellois ne sont pas nécessairement belges. Pour un Japonais, cette diversité de nationalités est étonnante, à tel point qu'on se demande quasiment si on est vraiment en Belgique.

Un petite déception : à Bruxelles, nous n'avons pas eu droit aux gaufres si appréciées au Japon sous le nom de « Belgian Waffles »,  des gaufres très sucrées et souvent parfumées à la cannelle, finalement  assez proches des gaufres de Liège.

GSM, Gaufres et une Japonaise

Japanese in Liège – la vraie expérience d'une vie belge

Venir à Liège ne rime pas avec tourisme pour la majorité des Japonais, qui ont pour objectif  de suivre (et survivre à) des études universitaires ou d'autres formations. En se rendant au centre ville, on découvre les ruelles étroites, un peu sombres. Au Japon, on ne parle pas aux inconnus dans la rue, et , bien sûr, on n'est pas non plus abordés par eux. Alors, intimidés par quelques mendiants pleins d'assurance, nous nous sentons presque obligés de leur répondre en ouvrant nos porte-monnaie.

Un peu plus tard, nous voilà dans la file d'attente de la cité administrative. Un agent nous examine de pied en cap, il faut réciter jusqu'au nom de jeune fille de sa mère, dont la sonorité est de toute façon peu familière aux oreilles de l'agent, pour enfin être inscrit en tant que résident étranger. Nous sommes désormais bien casés dans un panier « étrangers » et dans un sous-panier « non-EU ».

Ainsi, nous devrons payer 2500 euros de minerval au lieu de 850...  seulement parce que nous  sommes « non-EU ». Nous ressentons cela comme une discrimination – mais nous ne le disons pas parce que nous sommes sans doute trop gentils, naïfs et mous – et cela décourage, dès le début de l'année académique, les studieux étudiants venant du Japon. C'est la vie...

Si la vie est ainsi, il faut se consoler. En mangeant des frites ? Ou des moules ? Et en buvant de la bière ? Après avoir traversé tant d'épreuves administratives et financières, on oublie sa première frayeur face aux moules noires et aux frites grasses. Comme le dit très bien un dicton japonais, on ne peut pas se battre avec un ventre vide.

À la maison, au Japon, on peut très bien manger un steak avec des couverts occidentaux, puis, on pose les couverts, et prend une paire de baguettes pour attaquer le riz. Chez les Belges, on attaque le pain avec des mains. Pareil pour les frites… un peu barbare non ? Mais quelle question… !  

 

Quand on commence à penser aux frites au milieu des cours, vers 11 heures ou vers 17h30, c'est un signe qu'on a déjà mis le pied dans un piège nommé Liège.

Les murs grisâtres des immeubles, les petits chocolats posés à côté d'une tasse de café, les longues vacances, le bruit de fond de la fête du 15 août qu'on entend jusque sur l'autre rive de la Meuse, les sourires qu'on échange avec des inconnus manqueront terriblement aux Japonais qui retournent au pays, même longtemps près leur départ...

Japonais à Gand
Un couple japonais au centre ville de Gand

Belgian in Japan

Pour un(e) Belge, un voyage au Japon fait rêver. On part donc avec une certaine fierté, l'impression d'être privilégié.  On s'attend à un dépaysement. On ne sera pas déçu, puisque ce pays, mêlant tradition et modernité, situé à 9000 km de la Belgique, réserve bon nombre de surprises...  Huit Belges qui ont séjourné au Japon pour différents motifs, touristiques, estudiantins et professionnels, témoignent.

Belgian in Tokyo – touriste (ou pas)

Tokyo, 8 heures 30 du matin. Au secours, penserait un Belge au milieu des vagues de gens, qui  semblent tous marcher dans le même sens, comme une représentation de propagande totalitaire. En réalité,  bien évidemment, leurs destinations sont diverses, via les nombreuses lignes de métro, de JR, et de nombreuses petites lignes privées.

tokyo
buildings tokyoïtes

Ces marcheurs silencieux se transformeront cependant à la fin de la journée (et surtout le vendredi) en personnages bien rieurs, qui chantent (au karaoké) et  titubent joyeusement après avoir absorbé quelques verres d'alcool, car les Japonais le supportent moins bien que les Européens.  C'est impressionnant de découvrir cette autre face des Nippons. En Europe, ils ont la réputation d'être (seulement) des fanatiques de travail. Attention, eux aussi peuvent s'éclater et savourer la joie de vivre, tout en restant accrochés à leurs téléphones portables aussi sophistiqués que des PC.

Autre chose. En ce qui concerne les écrits (panneaux d'indication dans les lieux publics), les Japonais parlent l'anglais. Pour l'oral, les non-japonophones ont moins de chance. Mais pourquoi l'anglais devrait-il être parlé couramment dans un pays non-anglophone ? In Rome, do as Romans do. Tokyo n'est pas Rome ? Quoique...

 

menu japonais
Menu en japonais. Les tarifs sont écrits aussi en chiffres japonais. Une véritable énigme pour des touristes occidentaux...

Belgian in Japan, impressions générales

L'accueil que les Japonais réservent aux étrangers est de deux types : l'accueil commercial et l'accueil au sein d'un cercle social fermé. Dans le premier cas, les non-Japonais sont chaleureusement accueillis avec un grand sourire, comme s'ils étaient des rois. Cependant, dans le second cas, la barre est placée assez haut.

Un Belge, qui pense que l'accueil « commercial » est valable dans toutes les circonstances commettra des impairs. Jusqu'où pourra-t-on aller pour montrer sa sympathie aux collègues, aux voisins ? S'inviter à l'improviste et proposer d'aller prendre un verre serait perçu comme un comportement romantique, qui n'existe que dans les romans, les feuilletons télé et les dessins animés. En réalité, mieux vaut prendre rendez-vous bien avant, en vérifiant toujours si cela ne dérange pas. Cette presque froideur n'est  pourtant pas de la méfiance, mais plutôt du respect. La prise de distance pertinente avec l'interlocuteur, en décryptant l'atmosphère avant d'agir, est considérée comme acte respectueux. C'est un signe de bonne éducation, même !  C'est particulièrement vrai dans la manière de regarder les gens, par exemple. Pas de regard direct face à face avec des inconnus,  à quelques exceptions près (entretiens d'embauche ou  bagarre).

Malheureusement, cette faculté de « lire l'atmosphère » est assez difficile à acquérir. Cela a d'ailleurs donné lieu à un néologisme pour désigner certains jeunes Japonais (ou d'autres personnes) : « KY » (à prononcer - [ke ouai], abréviation de Kuuki ga Yomenai). « KY » veut dire «  qui est incapable de lire l'atmosphère, sans gêne ».

Admirer la finesse et la variété gustative de la cuisine japonaise, ou se plaindre du coût astronomique de la vie à Tokyo  (trois fois plus chère qu'en Belgique) n'a rien d'original. Les paysages urbains très américanisées ou le look des jeunes Japonais suscitent moins d'admiration de la part des Européens. Ce dernier point se comprend parfaitement, puisque les visiteurs occidentaux cherchent deux choses paradoxales : ils veulent un dépaysement total, tout en aspirant, presque inconsciemment, à ce que les autochtones leur ouvrent leurs portes comme s'ils étaient chez eux.

La dignité des Japonais et leur caractère têtu transparaissent  dans la distance sociale évoquée ci-dessus, qui se manifeste avec un voile de politesse. Un léger recul des Japonais vis-à-vis des Occidentaux qui veulent s'intégrer n'est pas un refus, mais signifie : « On n'est pas obligé de s'intégrer à tout prix, cher visiteur. » Les Japonais et les visiteurs se partagent un même espace, sans se regarder forcément. Et c'est très bien ainsi.

Le silence des Japonais, leur timidité doit être comprise comme : «S'il vous plaît, cher visiteur, gardez la distance, comme lorsqu'on regarde un chat dormir. Il est ainsi plus proche de nous  que quand on le caresse de près. »

Les deux mentalités sont bien différentes. Au moment de son retour en Europe, le visiteur se rend  bien compte qu'il y a encore beaucoup de choses qu'il ne comprend pas. Il est alors hanté par l'envie d'y retourner. Pas vrai ?


Kanako Goto
Octobre 2010

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Kanako Goto enseigne la langue et la littérature japonaises à l'Université de Liège. Elle s'intéresse au problème de la réception de la culture japonaise, notamment à travers la traduction des œuvres littéraires.


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