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Scherzi Musicali

12 octobre 2010
Scherzi Musicali

1607. Claudio Monteverdi publie ses Scherzi Musicali, un recueil de pièces strophiques à trois voix. Le terme « scherzo » est usité en italien dès le 14e siècle pour décrire une forme de jeu, de divertissement. À la fin du 16e siècle, il désigne, en littérature, un poème anacréontique (sur le modèle d'Anacréon, poète grec du 6e siècle avant J.-C., qui célèbre les plaisirs de l'amour et de la table) destiné à être mis en musique. Près de 400 ans plus tard, c'est ce nom, « Scherzi Musicali », que Nicolas Achten choisit pour son ensemble, un nom qui évoque une époque, un nom qui évoque un état d'esprit.

Un ensemble jeune, dont la plupart des membres sont encore bien loin de la trentaine.

Un ensemble à géométrie variable, dont la vocation est de mettre à l'honneur les musiques et les compositeurs contemporains de ces Scherzi Musicali monteverdiens.

Un ensemble qui figure déjà parmi les plus prometteurs de la scène baroque.

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Nicolas Achten, 25 ans à peine, dirige son ensemble d'une main de fer dans un gant de velours ; il a une idée très précise de ses choix artistiques tout en laissant libre cours à la sensibilité de chacun, veillant à ce que tous puissent disposer d'un espace qui leur est propre. Il prépare ses productions avec le plus grand soin, éditant souvent lui-même les partitions, chiffrant la basse continue, afin que tous bénéficient d'un matériel correct pour travailler dès le départ de manière efficace. Hanté par « comment chanter la musique ancienne », Nicolas Achten a pu trouver sa voie – sa voix –, puisant sa technique et son inspiration auprès des 29 professeurs qui l'ont accompagné plus ou moins longtemps.

1607. C'est aussi l'année de publication de l'Orfeo de Claudio Monteverdi – une Favola in musica –, composé sur un livret d'Alessandro Striggio et très largement considéré comme étant le premier opéra de l'histoire de la musique, éclipsant les tentatives du même genre d'Emilio Cavalieri, de Jacopo Peri ou de Giulio Caccini, compositeurs romains actifs à Florence, attachés à la question du « comment parler en musique », autrement dit à la question du « comment rendre musicalement l'impact émotionnel de la tragédie ».

Sans rien ôter à l'idée du génie de Monteverdi ni à son Orfeo, Nicolas Achten rétablit enfin cette sorte d'injustice historiographique en nous offrant le premier enregistrement de L'Euridice de Giulio Caccini (1551-1618), une œuvre méconnue et pourtant d'importance dans l'histoire de la musique. Si Caccini reste dans l'ombre de Monteverdi, Nicolas Achten veut lui donner sa chance. Il pose d'ailleurs cette question, avec beaucoup de justesse, comment peut-on juger une œuvre pareille aujourd'hui si on ne lui a pas donné la chance d'exister ?  Son disque, sorti en 2008, fait événement et est salué unanimement par la presse spécialisée :
[...] Le continuo est [...] de premier ordre, varié, coloré [...] , d'une richesse polyphonique et d'une pertinence théâtrale admirables. [...] les chanteurs sont convaincants, tant dans le recitar cantando que dans les passages ornementaux [...]. Réjouissons-nous donc ? : L'Euridice est enfin dignement ressuscitée. (Diapason)

L'œuvre de Caccini prend place dans un très bel écrin – digipak à deux volets pour le disque, livret séparé, le tout dans un fourreau – publié chez Ricercar.

C'est à Florence, précisément, qu'on trouve les fondations du drame lyrique. Dès 1576, Giovanni Bardi, comte de Vernio, s'entoure d'érudits, de poètes, d'artistes, formant la « Camerata Bardi », lieu de réflexion sur l'une des grandes passions des esprits humanistes : la redécouverte et le renouvellement du drame grec.

Faisant référence aux modèles supposés de l'Antiquité, ils mettent en place, peu à peu, un nouveau langage musical, un langage simple, vrai, où la musique est le seul moyen de rendre les affects évoqués par le verbe. Autrement dit, pour rendre une place de choix au texte et pour correspondre à l'idée qu'ils se faisaient de la tragédie grecque, ils vont tenter l'expérience et développer un mode de chant soliste accompagné d'un instrument : le récitatif.

C'est dans ce contexte bouillonnant de culture et de soif de l'Antiquité que naissent les premiers « opéras », faisant la part belle à cette nouvelle manière de chanter. Plusieurs compositeurs s'essaient au genre. Jacopo Peri et Giulio Caccini s'en disputent la paternité, chacun d'eux travaillant sur un même mythe, celui d'Orphée, à partir du livret d'Ottavio Rinuccini. Si la Première de l'Euridice de Peri précède la Première de l'Euridice de Caccini, les imprimés qui nous sont parvenus révèlent que l'édition de l'œuvre de Caccini devance de moins de deux mois l'édition de celle de son rival. C'est dire l'émulation qui régnait alors.

Bien que les deux compositeurs poursuivent un même but, leur langage musical est néanmoins différent. Le langage de Caccini est plus « vocal », peut-être plus technique (phénomène sans doute lié à sa fonction de chanteur virtuose), avec une profusion de traits mélodiques.

L'ensemble a déjà un deuxième disque à son actif, toujours chez Ricercar, consacré à un compositeur plus tardif d'une génération : Giovanni Felice Sances (ca 1600-1679).

C'est grâce à Christina Pluhar (fondatrice et directrice de l'ensemble L'Arpeggiata), lors d'un stage, que Nicolas Achten, âgé de seize ans, découvre le compositeur. Il eut alors un véritable coup de foudre pour Sances et son œuvre, dans laquelle il s'est instantanément senti comme un poisson dans l'eau. Quelques années plus tard, il leur rend hommage en enregistrant ce disque, présenté dans un digipak à deux volets, consacré majoritairement aux motets de son premier recueil, publié en 1638. Fils et frère de chanteurs, Sances suit un peu naturellement leurs traces. Né et formé à Rome, il poursuit son parcours à Padoue, à Venise et enfin à Vienne, où il intègre la chapelle impériale (1637) – comme ténor, puis comme vice-kapellmeister et enfin comme kapellmeister. Les motets que nous proposent les Scherzi Musicali sont donc approximativement contemporains de son arrivée à Vienne. Ils sont l'œuvre d'un Sances encore très imprégné d'italianité – bon goût par excellence pour une grande partie de l'Europe.

La mélodie y occupe une place de choix et ses contours nous surprennent très souvent, toujours doucement et tendrement.

À ces motets s'ajoute le Stabat Mater pour voix seule – celle de Nicolas, en l'occurrence – la pièce la plus connue de Sances : une œuvre saisissante, puissante, sans détours, interprétée avec beaucoup de justesse, de sincérité, et avec une technique irréprochable, sur une basse continue obstinée – même têtue, qui sait pertinemment où elle va.

Deux autres disques sont en préparation : l'un est dédié aux motets de Joseph-Hector Fiocco (1703-1741), compositeur bruxellois, à paraître chez Musique en Wallonie cette fois ; l'autre, dont l'enregistrement est prévu en octobre 2010, consiste en le premier enregistrement du premier opéra romain, daté de 1626, La Catena d'Adone de Domenico Mazzocchi (1592-1665).

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Les membres des Scherzi Musicali, qui jouent tous sur des copies fidèles d'instruments anciens, pour le disque Caccini :

Nicolas Achten, baryton (Orfeo)
Céline Vieslet (lauréate du concours Dexia Classics), soprano (Euridice)
Magid El-Bushra, contre-ténor (Tragedia, Daphne)
Marie de Roy, soprano (Ninfa, Venere)
Laurence Renson, mezzo-soprano (Ninfa, Proserpina)
Reinoud Van Mechelen (lauréat Dexia Classics), ténor (Arcetro, Caronte)
Olivier Berten, baryton (Tirsi, Aminta, Plutone)

Sarah Ridy, harpe triple
Eriko Semba, basse de viole, lirone
Simon Linné, luth, théorbe, guitare
Francesco Corti, clavecin, orgue

Nicolas Achten, théorbe et direction


Pour le disque Sances :

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Céline Vieslet, soprano
Marie de Roy, soprano
Reinoud Van Mechelen, ténor
Olivier Berten, baryton
Sarah Ridy, harpe triple
Eriko Semba, lirone
Romina Lischka, dessus de viole et basse de viole
Simon Linné, théorbe et archiluth
Marc Meisel, orgue, clavecin cordé en boyau
Lambert Colson, cornet à bouquin et cornet muet
Justin Glorieux, violon
Daniel Boothe, violon et alto

Nicolas Achten, baryton, théorbe, clavecin, harpe triple,
direction artistique

 

Un ensemble à découvrir...
 

Aurore Louis
Octobre 2010

 

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Aurore Louis est musicologue spécialisée en musique baroque, collaboratrice scientifique de la section Musicologie et secrétaire générale de l'asbl « Musique en Wallonie »

 


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