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Quelques parutions récentes traduites du néerlandais

19 July 2010
Quelques parutions récentes traduites du néerlandais

Les éditeurs français traduisent régulièrement des auteurs néerlandais. Actes Sud, Gallimard et Le Castor Astral sont particulièrement actifs sur ce terrain. Le premier réunit des auteurs comme Cees Nooteboom, Hella Haasse ou Anna Enquist au sein de la collection « Lettres néerlandaises » dirigée par Philippe Noble ; le deuxième rassemble Willem Frederik Hermans, Kader Abdolah, Harry Mulisch, Adriaan Van Dis ou Jeroen Brouwers dans sa collection « Du Monde entier » ; et le troisième, via la collection Escales du Nord codirigée par Francis Dannemark, se montre ouvert à la fois aux Flamands (Jef Geeraerts, Willem Elsschot, Stefan Hertmans, Geert van Istendael, Louis Paul Boon) et aux Hollandais (Benno Barnard, Doeschka Meijsing). Mais d'autres éditeurs ne sont pas en reste, par exemple Héloïse d'Ormesson (Stefan van Brijs, Vonne van der Meer), Phébus (Karel Schoeman, Gerard Reve) ou Denoël (Elle Eggels, Carl Friedman, Paul Gellings, Sakia Noort). Voici quelques parutions récentes.

 

Tirza

Tirza, d'Arnon Grunberg (Actes Sud, traduit par Isabelle Rosselin)

Né à Amsterdam en 1971, installé à New York depuis 1995, Arnon Grunberg est considéré comme l'enfant terrible des lettres néerlandaises. Après avoir été publiés chez Plon et Héloïse d'Ormesson, ses romans semblent avoir définitivement trouvé refuge chez Actes Sud où ont déjà paru L'Oiseau est malade (réédité en Babel) et Le Bonheur attrapé par un singe. Tirza, qui donne son titre à cet épais roman initialement paru en 2006, est le prénom de la fille chérie du héros, Jorgen. Celui-ci l'élève seul depuis les départs successifs de sa femme, trois ans auparavant, et de son aînée. Le jour de la fête organisée pour l'obtention de son bac, la jeune fille lui présente son petit ami marocain, Choukri, qu'au premier abord Jorgen n'apprécie guère. Et qu'il a vite fait de rebaptiser Mohammed Atta car il pressent chez lui la même haine à son égard, et envers tout ce qu'il représente, que chez le chef des pirates de l'air des attentats du 11 septembre 2001. C'est donc contre son gré que les deux tourtereaux s'envolent pour la Namibie. D'où, rapidement, ils ne donnent plus signe de vie.

Tirza est un roman magnifique, tout en intériorité. Le lecteur pénètre dans les pensées du père, découvre sa vie de couple, l'étrange comportement de sa femme qui s'en va subitement et l'enfance de ses deux filles, notamment de sa cadette dont il s'est toujours senti le plus proche. Un personnage extérieur traverse également ce livre, une copine de Tirza qui, prétendant « abolir l'amour », ne cesse de l'intriguer. (431 pages, 23,80 €)

 

vanmersbergen

Demain, à Pampelune, de Jan Van Mersbergen (Gallimard, traduit par Lucie Voorhoeve))

Un jeune boxeur traverse la ville en courant sous la pluie. Il est pris en stop par un homme qui descend à Pampelune pour la feria. Au fil du trajet, il se confie progressivement et refait le chemin qui l'a conduit à fuir Amsterdam. Sa vie de boxeur, avec ses combats parfois douteux, une histoire d'amour qui tourne mal, un drame de la jalousie. C'est le portrait d'un homme fragile, confronté à un monde de compromissions peut-être pas fait pour lui, que décrit ce quatrième roman (et premier traduit en français) construit comme un suspense d'un homme de théâtre né à Amsterdam en 1971. Un récit alterné et croisé : à la déconstruction de tout ce en quoi croyait Danny, répond la construction d'une amitié avec le chauffeur de la voiture. (206 pages, 17,90 €)


 

beve

En route vers la fin, de Gerard Reve (Phébus, traduit par Bertrand Abraham)

« D'un côté, le moindre centime déboursé pour quelque chose d'aussi coupable ou d'aussi inutile que l'art en général et la littérature en particulier est de l'argent dépensé en pure perte, de l'autre, l'art en général et la littérature en particulier sont des choses si grandes et si élevées (...) que les rétribuer en argent revient en fait à la dévaloriser. » Ces paroles contre son pays où la situation des écrivains est « déplorable » datent de 1963. Gerard Reve (1923-2006) ne décolère pas contre la politique culturelle des Pays-Bas et réclame, avec d'autres, que la littérature y soit subventionnée au même titre que le théâtre ou l'opéra. Cette harangue virulente est l'objet de l'une des six lettres qui forment ce livre paru en 1963 (et vingt-cinq fois réédité). Dès la première, écrite d'Edimbourg où il assiste à un colloque littéraire, il s'élève contre le fait que les écrivains néerlandais soient à ce point peu considérés qu'ils ne peuvent que très difficilement vivre de leur plume. Tout en s'en prenant à Robbe-Grillet et à Henri Miller, à la laideur des gens ou des bâtiments, à la médiocrité des interventions et à l'imbécilité des gens qu'il croise, il parle de son homosexualité, qu'il revendique publiquement, conscient d'appartenir à une minorité toujours susceptible d'être persécutée. De cet écrivain, considéré comme majeur en langue néerlandaise, cinq livres seulement ont été traduits en français, chez Gallimard ou, déjà, chez Phébus qui a publié en 2005 Mère et fils. (226 pages, 21 €)

 

bakker

Là-haut, tout est calme, de Gerbrand Bakker (Gallimard, traduit par Bertrand Abraham)

Grand succès aux Pays-Bas en 2006, ce premier roman d'un écrivain né en 1962 a également trouvé son public en France puisqu'il a été plusieurs fois retiré depuis sa sortie l'automne dernier. A 55 ans, Helmer, qui fait tourner depuis trente-cinq ans la ferme familiale dans la campagne hollandaise, décide, pour la première fois, de prendre sa vie en mains. Il commence par installer son père grabataire dans la chambre du haut avant de refaire l'ensemble de la décoration. Il veut oublier que cette vie, il ne l'a pas choisie. Que c'est son frère jumeau avec qui il formait enfant un tandem inséparable qui devait reprendre l'exploitation. Lui-même nourrissait d'autres désirs, il voulait suivre des études à Amsterdam. Mais la mort tragique de Henk dans un accident de voiture en a décidé autrement. Il en a gardé une profonde rancœur contre son père. Et s'est installé sous une chape de non-dits et de silences seulement troublés par la voisine et ses deux jeunes enfants.

Et puis un jour, il reçoit une lettre de Riet, l'éphémère fiancée de son frère, celle qui les avait séparés. Elle est mère d'un fils de dix-huit ans perturbateur qu'elle lui demande d'accueillir. Une nouvelle cohabitation naît dans cet univers peuplé d'animaux dont il faut s'occuper en permanence. Gerbrand Bakker parvient à créer un vrai climat, étouffant sans doute, mais avec une porte de sortie que son narrateur ne cesse de chercher. Et qu'il finira par trouver. (351 pages, 21,90 €)

 

demoor

Une catastrophe naturelle, de Margriet de Moor (Maren Sell, traduit par Danielle Losman)

Dans son roman, le cinquième traduit en français, Margriet de Moor mêle le tragique de l'Histoire à celui d'une histoire imaginaire. Le 31 janvier 1953, les Pays-Bas sont victime d'un raz-de-marée extrêmement meurtrier qui va décider du destin de ses héroïnes. Ce jour-là, en effet, cédant aux supplications de sa sœur Amanda, Lidy part en Zélande avec sa filleule. Elle n'en reviendra pas et Amanda, de son côté, épousera son mari devenu veuf, dont elle aura deux enfants, sans trop manifester de remords. Alternativement, nous suivons les deux époques. Tandis que Lidy se bat contre les éléments, bien plus tard dans le temps sa sœur poursuit tranquillement sa vie. La force de ce roman empli d'émotions est sa subtile construction grâce à laquelle, pour le lecteur, les deux sœurs restent intimement liées l'une à l'autre. (334 pages, 23 €)

 

 



fabregas

La Fille aux neuf doigts, Laia Fabregas (Actes Sud, traduit par Arlette Ounanian)

Bien sûr, ce premier roman – très réussi – d'une jeune trentenaire est écrit en néerlandais. Mais Laia Fabregas est née à Barcelone et c'est suite à un échange universitaire qu'elle est arrivée aux Pays-Bas où elle vit aujourd'hui. D'ailleurs son livre se déroule en Espagne et se rapproche davantage de la littérature latino-américaine qu'hollandaise par son climat onirique. Plusieurs histoires et époques s'y entrecroisent autour de Laura, la fillette du titre qui, adulte, travaille au service des ressources humaines d'un aéroport. Pour quelle raison ne possède-t-elle que neuf doigts, on le découvrira – avec elle – à la fin du livre. Entretemps, elle nous aura raconté comment elle en a perdu d'autres – mais faut-il la croire ? Elle nous aura également expliqué pourquoi elle en est venue à collectionner les Arnau qui réapparaissent à différents âges de sa vie sous des identités différentes. Et, surtout, elle aura retracé la quête de sa vie – et celle de sa jeune sœur : retrouver des photos d'elles-deux enfants.

En effet, leurs parents ont décidé juste avant leur mariage que jamais ils ne prendraient de photos, se fiant à leurs souvenirs « plus beaux et plus forts que toutes les photos du monde ». Les seules permises, dans cette époque de dictature franquiste incompatible avec l'idée de bonheur, sont des « photos-pensées », c'est-à-dire des photos sans appareil consistant à imprégner son imaginaire du paysage. Mais Laura est persuadée que des clichés réels existent bel et bien. En arrière-plan de cette quête (de photos) et de cette perte (de doigts) se dessine l'histoire de l'Espagne de ces dernières décennies : la dictature franquiste dont a souffert sa famille républicaine et communiste, la mort du Caudillo en 1975, l'immense manifestation en faveur de la démocratie deux ans plus tard et le coup d'Etat avorté de 1981. (175 pages, 18 €)

 

verhaegen

Oméga mineur de Paul Verhaeghen (Le Cherche-Midi, traduit de l'Américain par Claro)

Paul Verhaeghen, né à Lokeren en 1965, qui enseigne la psychologie cognitive à l'université de Syracuse dans l'État de  New York a d'abord écrit en néerlandais son troisième livre publié en 2004 chez Meulenhoff / Manteau. Il l'a ensuite lui-même traduit en anglais, ce qui a sans aucun doute aidé à sa renommée, et c'est de cette langue qu'il vient d'être transposé en français. Lauréat de plusieurs prix (le Flemish Culture Award for Fiction, l'Independant Foreign Fiction Prize), Omega mineur est un roman monstre dont l'épicentre est Berlin. C'est en effet vers la capitale du Reich, plus tard coupée en deux par un Mur qui finira par tomber, que convergent plusieurs histoires. La première est celle d'un rescapé d'Auschwitz, Jozef De Heer, vrai résistant et faux prestidigitateur installé en RDA. Elle est contée, en 1995, à un chercheur belge, Paul Andermans, qui s'est fait agresser à Postdam par des néonazis. La deuxième est celle d'un physicien, Goldfarb, qui a fuit le nazisme, a participé à l'élaboration de la première bombe atomique et est aujourd'hui habité par une folie destructrice. Et la troisième est celle d'une actrice de cinéma dont la petite fille tombera amoureuse d'Andermans.

Mais dire cela, ce n'est pas encore dire ce qu'est vraiment ce roman-monde à la structure complexe, quitte à être parfois confuse, et peuplé de très nombreux personnages. Et dont la perspective globale est totalement remise en question par sa révélation finale. C'est l'Histoire tragique du 20e siècle, appuyée sur celle du monde avec ses divers mythes, légendes, civilisations ou religions, que rameute l'auteur dans cette œuvre éclatée en de multiples points de vue. Et qui fait un parallèle entre le passé (la montée du nazisme) et le présent (les lendemains de la Chute du Mur), reliés entre eux par de terrifiantes similitudes (crises idéologique, financière, sociale, politique...). (740 pages, 25 €)

 

westerman

Ararat, de Frank Westerman (Bourgois, traduit par Danielle Losman)

Troisième livre d'un ingénieur agronome de formation et ancien journaliste né en 1964 aux Pays-Bas, Ararat tient à la fois du journal de voyage, de l'autobiographie et de la réflexion religieuse et scientifique, plus précisément des liens entre ces deux domaines. Avec en sus quelques digressions géologiques. Se disant agnostique tout en se posant la question de la teneur de l'éducation religieuse à donner à sa fille, Frank Westermann, né dans une famille chrétienne, décide d'escalader à pied le mont Ararat au sommet duquel, selon la Bible, échoua l'Arche de Noé après le Déluge et où Dieu scella une alliance avec l'humanité – ce qui a donné naissance à la vocation de « chercheur d'arche » dont le nombre semble croissant. Ce mont est situé en Turquie et non en Arménie (où il est appelé Masis) dont il est pourtant le symbole national, la faute à l'URSS qui, en 1920, ne l'a pas annexé avec le territoire de l'Arménie actuelle.

Pour préparer ce périple, l'écrivain s'est intéressé à tous ceux qui ont écrit sur ce sommet, et notamment un docteur allemand, Friedrich Parrot, qui l'a atteint en septembre 1929. Il a aussi relu la Genèse et a rencontré un séismologue arménien de 72 ans réfugié en Hollande avec sa famille, le professeur Armen Petrozian. Sur place, avant d'entamer la montée elle-même, il prend soin de faire une halte au Saint-Siège de l'Église apostolique arménienne et un crochet par Kars, la ville turque qui est au centre du roman de Pamuk, Neige. Livre dans lequel ses habitants affirment ne pas se reconnaître, comme s'en rend compte l'auteur tout fier d'en acheter un exemplaire en langue turque. (348 pages, 23 €)

 

enquist

Le Retour, d'Anne Enquist (Babel, traduit par Isabelle Rosselin)

Anna Enquist, née à Amsterdam en 1945, fait partie de cette poignée d'auteurs (avec notamment Nina Berberova, Paul Auster, son homonyme suédois Per Olov Enquist, Yoko Ogawa, Imre Kertesz, Nancy Huston, Paul Nizon, W. G. Sebald, Lyonel Trouillot, Don DeLillo...) dont le nom est intimement lié à celui de son éditeur en français, Actes Sud. Paru en 2007, Le Retour, son sixième roman traduit depuis Le Chef d'œuvre en 1999, a été réédité en poche chez Babel. Donnant la parole à Elizabeth Cook qui, au début du roman, se prépare à accueillir en 1775 son époux, James Cook, revenant de son deuxième voyage, la romancière a bâti un récit d'une profondeur exceptionnelle. Cette ancienne psychiatre s'engouffre dans les replis de l'âme de celle qui survivra plus d'un demi-siècle à son mari pour en transcrire la complexité et les blessures. De sa prose impeccable, elle raconte à la fois la solitude d'une femme et l'obsession d'un homme (il repartira vite pour ne jamais revenir, battu à mort par les Hawaïens) au cœur d'une ville, Londres, dont la vie et le climat sont remarquablement rendus. (586 pages, 9,50€)


 

verbeken

La terre promise de Pascal Verbeken (Le Castro Astral, traduit par Anne-Laure Vignaux)

Ce livre est le récit d'un voyage effectué (à moto) au cœur de trois provinces wallonnes en crise agricole (le Brabant wallon) ou industrielle (le Hainaut et Liège). Publié chez Manteau à Anvers en 2007, cet ouvrage a été réédité sept fois et primé aux Pays-Bas. Un siècle après le journaliste socialiste francophone d'origine flamande Auguste de Winne, auteur d'un récit, Au travers les Flandres, où il levait le voile sur une région pauvre et miséreuse jalonnée de « puits de tristesse »,  son confrère gantois est parti sur les routes de Wallonie pour confronter la réalité du terrain aux clichés circulant en Flandre du Wallon fainéant, gréviste, chômeur, etc. Mais, surtout, il a voulu explorer un « trou noir de la mémoire flamande », celui des importantes vagues immigrations du nord vers le sud de la Belgique pendant un siècle, de 1845 aux années 1950.

De Chaumont-Gistoux et Louvain-la-Neuve à Seraing et Liège, en passant par Charleroi, Marcinelle, La Louvière ou Mons, il constate l'état de délabrement économique, social et humain d'une région qui fut l'une des plus riches du monde. Mais où règnent néanmoins l'espoir et l'envie de voir les choses changer. Il rencontre des habitants et commerçants de multiples origines, interviewe des célébrités (Franco Dragonne, Gaston Onkelinx, Jean-Pierre Dardenne) et retrouve une poignée de Flamands de Wallonie, généralement arrivés avec leurs parents venus travailler dans les mines ou la sidérurgie. Verbeken raconte comment ces « immigrés » se sont progressivement intégrés, par le travail pour les uns, par l'école pour leurs enfants, au point de devenir, pour certains d'entre eux de vrais Wallons (tel Gaston Onkelinx, un temps bourgmestre de Seraing). La Terre promise vient ainsi combler une part oubliée de notre histoire récente. (316 pages, 20 €)

 

Michel Paquot
Juillet 2010


 

crayon

Michel Paquot est journaliste indépendant, spécialisé dans les domaines culturels et littéraires. 


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