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L'œil de Howard Webb et la main de Thierry Henry

26 May 2010
L'œil de Howard Webb et la main de Thierry Henry

arbitres

À propos de Kill the referee1 et de Une main en trop2

« Si vous savez, je veux savoir. »
(Propos d'un juge de ligne filmé pendant l'Euro 2008)

 

Le documentaire Kill the referee a jeté un pavé dans la grande mare du football en suivant, pendant l'Euro 2008, plusieurs équipes d'arbitres professionnels. Filmée en gros plan sur le terrain comme en dehors, à l'hôtel, en déplacement, à l'entraînement ou lors des débriefings, leur compétition, avec ses joies et ses déboires, révèle le désarroi d'arbitres sur lesquels pèsent de plus en plus la responsabilité du sport-spectacle par excellence : réputés garants des règles, mais impuissants face aux ralentis de télévision. Les travaux de Paul Yonnet montrent que la position, aujourd'hui intenable, de l'arbitre de football tient à un passage à la limite, à un renversement, de ce qui justifie l'intérêt passionné d'un vaste public pour le football, en particulier pour la Coupe du Monde, principale compétition entre équipes nationales. Depuis un siècle, le sport-spectacle est le lieu où, par des modes d'identification complexes, les individus attestent leur égalité, s'identifient les uns aux autres et font société. Le football est, par excellence, ce théâtre de l'égalité qu'une main volontaire peut profaner et renverser en théâtre de l'injustice.


Le pouvoir en trompe-l'œil de l'arbitre

 « Vous avez tout pour vous faire respecter. » Tel est le message que Michel Platini adresse, en début de compétition, aux arbitres sélectionnés pour le Championnat d'Europe 2008. L'ancien numéro 10 de la Juventus de Turin, devenu président de l'UEFA, raconte comment, jeune footballeur du championnat de France, il a été réduit au silence par un arbitre autoritaire qui lui a donné une carte jaune à sa première rouspétance : « Si un joueur court vers vous, donnez-lui la carte jaune. Il ne reviendra pas. » L'arbitre perd, en revanche, son autorité s'il veut expliquer sa décision. Le seul langage de l'arbitre est celui du carton, jaune sauf désagréable exception. Tout au plus six ou sept mots par match. Les arbitres assemblés autour de Platini acquiescent silencieusement.

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Quelques jours plus tard, le premier ministre polonais, qui estime que son équipe nationale a été lésée par une décision arbitrale, déclare que, s'il en avait la possibilité, il tuerait lui-même l'arbitre du match. Howard Webb, un géant faisant jusque-là la fierté de son père, lui-même arbitre amateur qui a transmis sa passion à son fils, est soudain défait, presque aussitôt démenti par les écrans du stade Ernst Happel de Vienne et par les petits écrans de ce que Paul Yonnet appelle le Grand Stade. Hors-jeu ! L'arbitre est placé sous protection policière. Sa maison en Angleterre fait aussi l'objet d'une étroite surveillance. L'erreur a pourtant été commise par son assistant, qui a tardé à se repositionner.

Le football se pratique à onze contre onze. La carte rouge est considérée par l'amateur de football comme une arme déloyale que l'arbitre brandit contre le football. L'inégalité numérique n'est que difficilement tolérée sur un terrain de football, contrairement à ce qui se passe sur la glace des patinoires de hockey, où le jeu en supériorité numérique, le power play, permet aux deux équipes de rivaliser de maîtrise, offensive ou défensive. En football, l'exclusion n'est tolérée que parce qu'elle est censée décupler la motivation des 10 joueurs restant sur le terrain et parce qu'elle appelle souvent une « compensation ».

Michel Platini, fils d'immigré italien, devenu joueur vedette, sélectionneur national, bonhomme Michelin de la Coupe du Monde 1998, puis haut dirigeant, incarne l'unanimité qui règne dans le monde du football. Le foot est un sport simple, universel, dont les règles immuables doivent être appliquées de la même façon jusque dans la dernière des divisions régionales. Il n'est pas favorable à l'introduction de l'arbitrage vidéo. Il attend de l'arbitre qu'il « sente le jeu », comme on attend d'un joueur qu'il « joue juste ». Le règlement, pour simple qu'il soit, est soumis à cette mystérieuse interprétation.

L'arbitre central est, au fond, comme Platini lui-même, un « numéro 10 ». Dans une autre séquence de Kill the referee, l'ancien joueur réconforte un arbitre un peu troublé par l'agitation qui entoure son collègue Webb : « Si le juge de ligne voyait tous les hors-jeu, il serait numéro 10, un champion. Il ne serait plus un assistant. » L'artiste a vu sa partition gâchée par le manque de talent de son porteur de drapeau. On touche peut-être là un point aveugle de Michel Platini, que l'on considérait au temps de sa gloire plutôt comme un « 9,5 », synthèse rare du numéro 10, qui oriente le jeu de son équipe, et du numéro 9, qui en concrétise la domination. 



 

Images extraites du film Kill the referee
 
1 Kill the referee (Les Arbitres) est un documentaire réalisé par Jean Libon et Yves Hinant à l'occasion du Championnat d'Europe des Nations de 2008, organisé en Suisse et en Autriche.
2 Paul Yonnet, Une main en trop suivi de « Football, les paradoxes de l'identité » et de « Sport et sacré », Paris, Éditions de Fallois, 2010, 196 p.

Howard Webb poursuit sa carrière au plus haut niveau. Il a arbitré, ce samedi 22 mai 2010, la finale de la Ligue des Champions, entre l'Inter de Milan et le Bayern de Munich. Il fait certainement la fierté de son père, simplement inquiet, lorsqu'il est dans un stade, que son fils cadet ou son épouse lui envoie un sms confirmant la décision du fiston. Sa prestation récente n'a fait l'objet d'aucune contestation. L'Inter était beaucoup trop forte. L'entraîneur munichois, Louis van Gaal, lui avait pourtant prédit un destin plus ostensible : « La variable la plus importante du match ? L'arbitre ! L'erreur est humaine, mais je suis sûr qu'il influencera le match. »

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Dès ses premières images, Kill the referee met en cause l'idée d'un arbitrage inspiré, garant de « l'esprit » du football. En effet, de garant nécessairement silencieux d'un consensus, par-delà les discussions interminables et les défaillances ponctuelles, l'arbitre central, l'homme en noir – aujourd'hui relooké en bleu pâle ou en fuchsia –, pourtant suivi par une caméra qui ne s'intéresse qu'à lui, se retrouve au centre d'un circuit déconcertant d'informations, données par les arbitres assistants ou par le quatrième arbitre. On découvre un travail d'équipe. On découvre une troisième équipe, qui veut également passer les tours de sa compétition, contre les autres arbitres en lice, mais aussi contre sa propre équipe nationale, dont le parcours trop brillant serait synonyme de retour au pays. Une équipe condamnée à subir réussites et échecs dans l'anonymat d'un vestiaire.

L'arbitre principal cherche des informations auprès de ses assistants. Leurs yeux ont pu capturer un incident ou une faute qu'il n'a pas vus. Il leur fait confiance, aveuglément. Le quatrième arbitre improvise un bulletin météo. Le temps se gâte sur la ville toute proche. Comme une parabole de l'arbitrage. L'arbitre central est exaspéré. C'est la fragilité de la décision qui apparaît. Mais ce sont aussi les conditions mêmes de la décision qui apparaissent. C'est une équipe qui soutient le coup de sifflet. « Ne recule pas, Peter ! » Peter Fröjdfeldt, l'arbitre norvégien, vient d'exclure le gardien de l'équipe turque. Il faut bien cela pour assumer la transgression absolue.

 

Théâtre de l'égalité ou spectacle de l'injustice  

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Le sociologue Paul Yonnet a identifié les caractères fondamentaux du football. Le foot est le paradigme du sport-spectacle. Apparu au vingtième siècle, le sport-spectacle, à l'inverse du sport de masse, requiert la « tension compétitive3 », constitutive d'un affrontement entre des équipes, de niveaux sensiblement équivalents, composées de joueurs passés par des filières de sélection sévères. Le sport-spectacle est ainsi la confrontation entre les « meilleurs égaux ». Le football se prête tout particulièrement à ce « théâtre de l'égalité ». Les buts sont rares. La différence se fait sur des détails. Un « coup du sort » décide souvent du résultat du match et confirme la mise en scène initiale d'une égalité4.

On comprend dès lors la position délicate de l'arbitre. Le football est un sport sous-règlementé et sous-arbitré. Contrairement à d'autres sports, il serait incongru et, apparemment, inacceptable que l'arbitre de football siffle toutes les fautes commises. Il lui est aussi recommandé de siffler différemment au centre du terrain et dans le rectangle. Comme le dit très justement P. Yonnet, « les règles du foot sont faites pour ne pas être respectées ». Elles sont rappelées à chaque début de saison pour mieux être négligées pendant la saison. Le rôle de l'arbitre se joue par ailleurs, dans la part d'interprétation qui lui est reconnue. C'est dans cette marge insondable, que Louis van Gaal a bien identifiée, qu'une décision sans critère strict peut décider, à pile ou face, de la rencontre.

Le football a évolué. Les enjeux financiers sont aujourd'hui démesurés. Les joueurs bénéficient d'une préparation physique qui donne aux matchs une intensité inédite. Les arbitres sont des professionnels. 10 000 euros pour arbitrer un match de la phase finale du Championnat d'Europe. Cependant, il semble que le football ne puisse se l'avouer. Contrairement à de nombreux autres sports qui ont modifié leurs règlements ces dernières années pour rendre le jeu plus attractif, le rendre plus « lisible » ou améliorer l'arbitrage. On songe au rugby. Le rugby ne s'est pas contenté d'introduire l'arbitrage vidéo. La réforme règlementaire a concerné de nombreuses autres phases de jeu, comme les mêlées et les regroupements ; l'arbitre peut aussi prononcer des exclusions temporaires, etc. Et l'arbitre de rugby a mission d'incarner ces règles nouvelles, surveillant de près la mêlée ouverte, anticipant les fautes, explicitant ses décisions. L'arbitre de rugby parle.

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L'arbitre de football se tait. Un prodige toujours plus raffiné réduit le travail des arbitres à la prestation, souvent critiquée, d'un arbitre. Le documentaire de 2008 fait le chemin inverse. S'il s'agit bien de « tuer l'arbitre », c'est pour faire émerger les interactions difficiles, bruyantes, déconcertantes, entre les quatre arbitres. Il faut en finir avec cette image, en trompe-l'œil, du pouvoir de l'arbitre. La grande équipe de France des années 80 s'appuyait certes sur Platini, mais aussi sur un « carré magique » en milieu du terrain, où évoluait Alain Giresse, Jean Tigana et Luiz Fernandez.

Le 18 novembre 2009, la France se qualifie pour la Coupe du Monde 2010. Péniblement. Thierry Henry « contrôle » le ballon dans le rectangle et sert William Gallas, qui pousse le cuir dans le but irlandais. La France est en Afrique du Sud. Mais la France soudain est inquiète. Les commentateurs du match soupçonnent une main de Thierry Henry. Bientôt tout le monde sait ce que seul l'arbitre du match ne sait pas. Henry a contrôlé le ballon de la main à plusieurs reprises. Le ralenti répété à l'infini transforme progressivement le « réflexe » de l'attaquant en un geste quasi-technique, décortiqué image par image.



3 Paul Yonnet, Une main en trop, p. 189.
4 Je résume ici à gros traits certaines thèses du bel ouvrage de Paul Yonnet, Systèmes des sports, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Sciences humaines », 1998, 251 p.

Comme de nombreux autres amateurs du football, Paul Yonnet se sent profondément trahi par cette piteuse apothéose. Les commentaires d'après-match de Raymond Domenech, dont il rappelle pour les générations futures qu'il aura été entraîneur de l'équipe de France, et de Jean-Pierre Escalettes, président de la Fédération, ne passent pas. Il ne suffit pas – il ne suffit plus – de se réjouir de l'issue favorable et de rappeler que le temps du foot efface des mémoires quelques regrettables « faits » de jeu. Le théâtre de l'égalité est devenu le « spectacle de l'injustice ». Une main en trop.

L'arbitre de football ne voit pas. L'arbitre central est pris dans un jeu de plus en plus rapide, fait par des joueurs roués à l'anti-jeu au point de dégoûter l'honnête artisan défenseur italien des années 80. Ses assistants mettent leur drapeau devant les yeux pour ne pas voir la plus grossière des fautes et se contentent de confirmer l'éventuel coup de sifflet de l'arbitre principal. Kill the referee est à cet égard un miroir cruel, d'une chorégraphie pathétique de juges de touche qui agitent leur drapeau comme un citoyen nord-coréen à la parade, après une répétition ridicule dans le vestiaire, jusqu'à ce que le drapeau se brise en plein match et requière un étrange dépannage.

Lorsque l'arbitre se remet à voir, comme nous..., c'est qu'une arbitraire limite d'âge le contraint à la retraite et que la Commission Centrale d'Arbitrage (en Belgique) a décidé, pour ne pas changer, de se priver de son expérience. Il est alors accueilli sur les plateaux télévisés et prodigue avec talent, et avec l'appui des caméras, d'expertes analyses. Le football se reproduit de cette complaisance pour ces bannis du sifflet qui lui confirme qu'un peu d'expérience et de courage permet de prendre la bonne décision et de l'expliquer très simplement. Parler, quand on est arbitre de football, c'est comme briser les règles d'un milieu. Ainsi, en football, on peut être tout à la fois ancien gendarme et repenti5.   

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Pourtant, malgré son utilité incontestable sur certaines phases, l'arbitrage vidéo ne règlera rien par lui-même. Le rôle de l'arbitre ne sera pas significativement facilité. Un sport ne peut évoluer qu'à mettre en œuvre une réforme de ses principaux paramètres : la gestion du temps de jeu, la gestion des contacts, les règles de hors-jeu et les systèmes de pénalité. Les rares tentatives pour modifier le temps de jeu, dans les prolongations, se sont soldées par un échec. Le tacle par-derrière est désormais interdit, mais sans qu'il ne recueille le plus souvent la sanction règlementaire. La modification de la règle du hors-jeu a rendu plus incertaines encore les décisions arbitrales. Une réforme en profondeur exigerait certainement que le football complique son système de pénalités, limité pour le moment au carton jaune, c'est-à-dire à une pénalité qui, rappelons-le, existe pour ne pas être appliquée.

Liberté, égalité... football

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Faut-il imaginer un système d'exclusions temporaires, comme au rugby ? Faut-il comptabiliser les fautes commises par chaque joueur, comme c'est le cas au basket ? Faut-il distinguer des types de fautes, afin de ne pas sanctionner également un maillot retiré pour fêter un but et une vilaine faute qui met en danger l'adversaire et entrave le jeu ? Comment faire apparaître que l'arbitrage est une œuvre collective, dotée d'une grammaire minimale ? Comment intégrer une assistance technique à l'arbitrage, afin de résorber l'état d'ignorance dans lequel l'arbitre se trouve souvent par rapport au moins initié des téléspectateurs ? Dans tous les cas, il s'agit qu'un « module de réformes » rende aux joueurs la « fabrication du résultat6 ».

L'enjeu est de taille. Il ne concerne pas que les amateurs, même nombreux, du sport-roi qu'est le football. On le rappelle à l'approche de chaque Coupe de Monde : la compétition qui s'y rejoue rituellement, tous les quatre ans, entre équipes nationales suscite l'intérêt et la passion bien au-delà. Le sport-spectacle est, selon Paul Yonnet, un « moment clé de la vie sociale dans le monde moderne7». Le football est l'enceinte sacrée qui rejoue sans cesse, partout dans le monde, en nonante minutes, les aléas d'une société fondée sur l'égalité à construire de ses membres. Il rend possible la « mise en société  progressive, visible et affichée de tous les hommes8 ». Contre les tendances à l'individualisation et à l'uniformisation, le spectacle du football rend une communauté visible à elle-même. Il y va de la démocratie, au moins aussi longtemps que d'autres théâtres de l'égalité sont refusés au plus grand nombre.

 

Grégory Cormann
Mai 2010

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Grégory Cormann enseigne la philosophie sociale et politique, ainsi que l'histoire de la philosophie, à l'ULg. Entre philosophie et sciences humaines, ses principales recherches, d'orientation phénoménologique, portent sur le thème de l'institution, individuelle et collective, sur la reconnaissance sociale et sur l'organisation de groupes sociaux.

 


 

 
 
5 Chaque lundi soir, Marcel Javaux commente avec talent les phases litigieuses du championnat de Belgique, sur un petit plateau en surplomb du plateau principal de l'émission Studio 1, animée par Michel Lecomte et la rédaction des sports de la RTBF.
6 Paul Yonnet, Une main en trop, p. 97.
7 Paul Yonnet, Une main en trop, p. 190.
8 Paul Yonnet, Systèmes des sports, p. 75.

 

 


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