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Un Fonds Froidcourt-Droixhe à l'Académie Royale de Belgique

18 mars 2010
Un Fonds Froidcourt-Droixhe à l'Académie Royale de Belgique

Magistrat liégeois spécialisé dans le 18e siècle de la principauté, Georges de Froidcourt, possède désormais son Fonds à l'Académie royale de Belgique. Ce Fonds contient les archives collectées au fil des ans par Daniel Droixhe ainsi que plusieurs lots récemment achetés lors d'une vente publique. On peut notamment y consulter des documents relatifs à André-Ernest-Modeste Grétry, l'abbé Raynal, Fabre d'Eglantine ou la franc-maçonnerie

Depuis deux décennies, Daniel Droixhe acquiert ici et là des documents ayant appartenu à Georges de Froidcourt (28 juillet 1885-5 mai 1972) et progressivement dispersés après sa mort. Il entretient en effet avec son aîné une passion commune pour cette période. Le 3 octobre 2009, il a acquis pour le compte de l'Académie Royale de Belgique plusieurs lots d'archives lors d'une en vente au sein de l'établissement Michel Lhomme Libraire à Liège. « Il fallait aller très vite, se souvient-il. J'ai alerté Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l'Académie, la veille de la vente. Il m'a tout de suite donné son accord. »

À ces nouvelles acquisitions, le professeur de littérature dialectale de l'Ulg a décidé d'adjoindre ses propres archives, afin de constituer le Fonds Froidcourt-Droixhe.

D'ores et déjà consultable, celui-ci donne accès aux documents qui ont permis au magistrat et historien liégeois de concevoir ses ouvrages les plus importants : La correspondance générale de Grétry, Le procès de Fabre d'Églantine devant le Magistrat de Namur en 1777, L'abbé Raynal au pays de Liège, 1781 ou Grétry, Rouget de Lisle et la Marseillaise.

« Ce Fonds est appréciable pour la connaissance de l'histoire intellectuelle et artistique du 18e  siècle liégeois », précise Daniel Droixhe. Il est actuel au moins pour deux raisons. D'une part, il contient plusieurs pièces sur Grétry dont le piano, remis à neuf, vient d'être présenté par la Ville de Liège et est désormais visible au Musée Curtius. Le document faisant état du don de l'instrument en octobre 1961 à la cité ardente figure d'ailleurs parmi les archives. Ainsi qu'environ quatre cents documents relatifs à l'édition en plusieurs volumes de la correspondance du musicien par Georges de Froidcourt. Et encore : des lettres et coupures de presses à propos de Confitebor de Grétry publié en 1948, de la documentation ayant trait aux portraits de Grétry, telles les gravures d'après le portrait d'Isabey conservé à Liège, des ouvrages du 18e siècle relatant le retour du pianiste à Liège et les manifestations organisées en son honneur, notamment par Fabre d'Eglantine qui lui a consacré un poème.

Froidcourt don piano Gretry Acad Damme 2
Annonce de la manifestation relative au don du piano de Grétry à la Ville de Liège par la claveciniste Marguerite Roesgen-Champion (Genève, 1894-1976) en 1961. Celle-ci, professeur de piano au Conservatoire de Genève et à l’Ecole normale de Musique de Paris, a contribué « à la renaissance du clavecin et de la musique du XVIIIe siècle ».

La seconde actualité de ce Fonds concerne l'abbé Raynal (1713-1796). La parution sous son nom, en 1781, de la troisième édition de l'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, ouvrage prérévolutionnaire empreint de l'esprit des Lumières, publié en 1770 sans nom d'auteur à Amsterdam et auquel a participé anonymement Diderot, contraint ce penseur français à fuir son pays. En route pour la Suisse, d'où il gagnera la cour de Frédéric II de Prusse puis celle de Catherine II de Russie, il fait halte à Liège. Sur cet épisode, Georges de Froidcourt a signé un ouvrage en 1946, L'abbé Raynal au pays de Liège, 1781, dont le manuscrit original est conservé dans ses archives. Celles-ci comptent également  un ensemble d'études préparatoires, différentes correspondances (par exemple avec Maurice Piron, professeur de littérature wallonne à l'Université de Liège, ou avec les historiens Léon-Ernest Halkin ou Paul Harsin), la réception de l'ouvrage dans les journaux, etc. Les archives conservent aussi le souvenir des travaux de G. de Froidcourt - puis de D. Droixhe - sur les poèmes concernant Nicolas Bassenge, révolutionnaire liégeois (1758-1811) influencé par l'abbé Raynal.

Froidcourt raynal copie
Portrait de l’abbé Raynal, maître d’œuvre de l’Histoire des deux Indes, un des ouvrages ayant ouvert la voie à la Révolution française, notamment par les interventions anonymes de Diderot. La Correspondance littéraire de Grimm attribuait un rôle négatif à cette gravure. La part prise par Raynal à l’ouvrage fut l’objet de contestations qui la réduisaient considérablement. Grimm écrit en 1781, à l’époque où Raynal est à Liège et à Spa: « Il est sûr que c’est précisément depuis qu’il a mis à la tête du livre et son nom, et ce sot portrait qui lui donne une physionomie si farouche, et qui lui ressemble si peu, qu’on s’obstine à nommer tous ses coopérateurs, et à leur faire honneur de la partie de l’ouvrage dont il avait toujours paru le plus jaloux ». 

Le 29 janvier dernier, Andrew Brown, du Centre international d'Etudes du 18e siècle, a présenté le premier volume de l'édition scientifique de cette Histoire des Deux Indes, auquel  a participé Daniel Droixhe.

De Froidcourt avait rédigé un curieux livre intitulé Le procès de Fabre d'Églantine devant le Magistrat de Namur en 1777 : son célèbre confrère parisien Maurice Garçon accepta de s'entremettre pour trouver un éditeur ; les archives font état des contacts - négatifs ! - pris avec Gallimard, Grasset, Plon, etc. Appartenant à une troupe de comédiens, Fabre d'Eglantine, futur auteur du calendrier républicain et amoureux impénitent, était jugé à Namur pour l'enlèvement d'une jeune fille... Les archives témoignent des recherches relatives à ce procès, mais aussi au séjour de l'auteur d'Il pleut, il pleut bergère, à son projet de création d'un Journal entre la Meuse et l'Escaut, etc.

 

Froid court lettre Acad. Damme 1
Lettre de Maurice Garçon du 3 avril 1938 concernant l’édition du Procès de Fabre d’Églantine devant le Magistrat de Namur en 1777

 

Le poète créole Nicolas-Germain Léonard (1744-1793) fut, de 1773 à 1783, secrétaire de légation auprès du « résident », c'est-à-dire l'ambassadeur de France à Liège où il a publié ses Idylles et poésies champêtres. Rentré en Guadeloupe, il est devenu lieutenant de la Sénéchaussée de Pointe-à-Pitre. L'une des belles pièces de cette collection est son diplôme signé par Louis XVI, acquis par Daniel Droixhe.

C'est la construction de tout un pan de la vie intellectuelle liégeoise à l'époque des Lumières qu'offrent à parcourir les archives de Georges de Froidcourt et la documentation rassemblée concernant l'histoire du livre et de la presse dans une des capitales de la contrefaçon. Ces archives montrent l'historien-magistrat à l'œuvre, à travers les étapes conduisant à la publication des correspondances de Velbruck ou de Grétry. Mais elles rappellent aussi des pistes oubliées, invitent à étendre le champ de certaines recherches et apportent parfois des documents inédits, par exemple à propos du Journal encyclopédique ou de la correspondance de l'abbé Raynal. La matière est riche et le chantier largement ouvert.

On joindra au Fonds conservé à l'Académie royale de Belgique celui qu'a inventorié Pierre-M. Gason (Université de Liège, Département des sciences historiques - section d'histoire du livre et des bibliothèques) dans son  Inventaire analytique des Documents imprimés et manuscrits relatifs à la franc-maçonnerie (Fonds Georges de Froidcourt) conservés aux Archives de l'État à Liège. Ce relevé de près d'une centaine de pages, dû à un membre du Groupe d'étude du 18e siècle de l'Université de Liège, a été publié dans la revue Archives et bibliothèques de Belgique 75, 2004 (= 2007).

 

Michel Paquot
Février 2010

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Michel Paquot est journaliste indépendant.

 

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Daniel Droixhe enseigne l'histoire du livre, la littérature des 17e et 18e siècles et la littérature wallonne à l'Université de Liège.  

Froidcourt Diplôme maçonnique 2 Fr-Dr

 

Photographie du diplôme délivré en 1771 par la loge maçonnique liégeoise  de la Parfaite Intelligence à l’abbé Hubert-Joseph de Paix en qualité de chevalier de l’Orient et d’orateur.  Le diplôme est signé par Charles-Borromée, comte de Geloes, chanoine tréfoncier de la cathédrale Saint-Lambert et président de la Chambre des Finances, « très-vénérable maître ». Figurent également les mentions de Barthélemy-Mathias Dethier, « premier surveillant », du baron de Sarolea de Cheratte, qui sera vénérable-maître en charge en 1779 lors de l’affaire des francs-maçons d’Aix-la-Chapelle, etc. Le chevalier de Saint-Péravi définissait de Paix comme « homme d’Eglise, de cour, de cabinet et de société ». De Paix, qui pouvait aussi bien faire entendre sa voix à la Chambre des Comptes qu’au Collège des Médecins, était la vedette mondaine, la personnalité incontournable, providentielle, comme la spirale de la politique en produit régulièrement. Son appartenance à l’Emulation ne l’empêcha pas de rallier le parti des ultra-conservateurs avant la Révolution. Nicolas Bassenge éprouvait à son égard « une réticence instinctive »
 
Froidcourt Diplôme maçonnique Fr-Dr
Photographie du diplôme délivré en 1788 par la loge maçonnique liégeoise de la Parfaite Intelligence à George Adam Kilber, secrétaire des Postes de sa Majesté l’Empereur et Roi, en qualité d’apprenti, compagnon et maître. Le diplôme est signé du baron de Sarolea de Cheratte, grand-maître, et par « H.M. Chefneux, negotiant, surveillant ».
 
Froidcourt grétry isabey vert 300
Gravure d’Amédée Félix Barthélemy Geille (1802-1843) d’après le portrait de Grétry par Jean-Baptiste Isabey (1767-1855). D’après Le Plutarque français, Paris : Langlois et Leclercq, 1847, vol. 6, p. 25. On connaît de nombreuses variantes de cette gravure en couleur.
 
Froidcourt M. de Gages
Couplets adressés au marquis de Gages (1739-1787),  grand-maître de toutes les loges du Hainaut et Dépendances, le jour qu’il visita la loge de la Parfaite Intelligence, de Liège. – Voir : H. Hasquin, « Le marquis de Gages, un aristocrate hennuyer riche et influent », dans Le marquis de Gages (1739-1787). La franc-maçonnerie dans les Pays-Bas autrichiens. Ed. A. Dierkens, Editions de l’Université de Bruxelles, 2000, Collection Problèmes d’histoire des religions.  
 


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