Les musées itinérants actuels

Trois études de cas : le Chanel Mobile art, le Centre Pompidou mobile, le MuMo

Un concept muséal particulier se développe depuis quelques années : le musée itinérant. Il s’agit d’un sujet encore très peu abordé dans la littérature scientifique malgré l’ancienneté du concept, les quelques premiers exemples de musée itinérant datant des années 1940. Pourtant, à l’heure actuelle, ils suscitent un intérêt croissant de la part du public et, en particulier, dans le domaine de l’art contemporain. On peut même quasiment parler d’un phénomène de mode des institutions mobiles. L’une d’entre elles a d’ailleurs été particulièrement médiatisée et colle parfaitement à cette idée : le Chanel Mobile art. Cette dernière a joui dans le monde entier d’un succès retentissant et bousculé les idées reçues des musées permanents et associations sur le concept de musée itinérant. C’est ainsi qu’ont été créés dans la foulée le Centre Pompidou mobile et le MuMo.

Selon l'ICOM, « un musée est une institution permanente (définie comme un organisme public ou privé établi pour répondre à quelque besoin déterminé d'une société donnée) sans but lucratif au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d'études, d'éducation et de délectation. »

Cette définition ne s’adapte que partiellement au musée itinérant qui  préfère favoriser la fonction d’animation et négliger l’étude, qui ne fait pas partie de ses priorités. Un musée traditionnel ne peut pas privilégier une fonction au détriment des autres. Dès lors, on ne parle pas ici de musées au sens premier du terme mais de réelles structures éducatives et culturelles se basant sur le déplacement et la gratuité pour tous.

Cet objectif « social » des musées itinérants est un héritage de la première génération datant des années 1940. À cette époque, les musées s’installent dans le centre des grandes villes, leurs portes sont ouvertes au public mais ils sont réservés à une poignée de citadins privilégiés. À l’échelle mondiale d’alors, la culture n’est pas accessible au plus grand nombre et la moitié de la population est analphabète. Pour tenter d’enrayer ce phénomène, des organisations mettent sur pied des unités mobiles équipées de matériel didactique, des cinémas ambulants et des bibliobus. Les premiers musées itinérants sont mis gratuitement à la disposition des enfants et adultes issus des cités ouvrières, des hôpitaux, des orphelinats, des écoles, etc. Ils sont considérés comme un substitut au manque d’édifices éducatifs et sociaux dans le pays.

Aujourd’hui, tout ceci semble désuet et l’objectif social des musées itinérants paraît moins indispensable. Pourtant, de grands musées permanents s’y intéressent de plus en plus. Leur idée est de récupérer le concept des musées itinérants d’antan sans pour autant se fixer un objectif exclusivement social. Ainsi, par exemple, le Chanel Mobile art correspond à un public d’initiés qui n’aurait pas fréquenté les premiers musées itinérants. Cette nouvelle catégorie de visiteurs est appâtée par un symbole, une marque, des artistes contemporains et la promesse d’une expérience unique.

Le Chanel Mobile Art

Le concept du Chanel Mobile Art a vu le jour à l’occasion du cinquantenaire d’un célèbre sac à main créé par Gabrielle Chanel en 1955. L’idée est de proposer la réalisation d’œuvres mélangeant l’art à la mode, celle-ci étant comprise comme  une expression du luxe, et de les exposer aux yeux du monde entier. Des commandes spécifiques sont réalisées auprès d’une vingtaine d’artistes contemporains  sélectionnés par Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction du magazine Beaux-Arts et commissaire de l’exposition. Le mélange entre art et luxe qui leur est demandé doit se fondre dans le style propre de l’artiste et l’image du sac Chanel. Karl Lagerfeld, membre de la direction artistique de la marque, propose une institution mobile qui transporte et expose les œuvres dans des lieux stratégiques. Le créateur joue de ses relations et propose le projet à Zaha Hadid, architecte anglaise d’origine irakienne. Jouissant d’une renommée internationale, celle-ci accepte et travaille immédiatement sur les plans avec son équipe. La structure est à la hauteur des espérances de la marque : une surface d’exposition de 720 mètres carrés surmontée de coussins d’air blancs immaculés inspirés du matelassé du sac de 1955. Une œuvre d’art totale.

Pour ses déplacements, six étapes de deux mois chacune sont prévues entre 2008 et 2010 : Hong Kong, Tokyo, New York, Londres, Moscou et Paris. L’accès au bâtiment est gratuit comme à l’époque des premiers musées itinérants. Cette gratuité surprend car la marque est connue pour vendre des produits de luxe à des prix extrêmement élevés.

Dans l’exposition, tous les moyens d’expression sont exploités : installations, photographies, vidéos et sculptures. Au total, ce n’est pas moins de vingt grands noms de l’art contemporain qui  ont participé au projet, chacun apportant une vision personnelle du sac Chanel : Lee Bul, Daniel Buren, Blue Noses, David Levinthal, Fabrice Hyber, Leandro Erlich, Loris Cecchini, Michael Lin, Nobuyoshi Araki, Pierre & Gilles, Sophie Calle, Soju Tao, Stephen Shore, Subodh Gupta, Sylvie Fleury, Tabaimo, Wim Delvoye, Yang Fudong, Yoko Ono, et Y.Z. Kami. Les œuvres ont été mises en exposition en suivant l’espace intérieur du bâtiment et longent un couloir en forme de coquille d’escargot. Des parois et structures créent des espaces plus feutrés pour obliger le visiteur à se concentrer sur une seule œuvre à la fois. Rien n’entrave la lisibilité des œuvres et du lieu, il n’y a donc aucun texte, cartel, ni de panneau explicatif et aucune signalétique. Toute la visite est dirigée par un audio-guide où est enregistré un poème lu par l’actrice française Jeanne Moreau et qui  oblige le public à s’arrêter, à avancer, à attendre et à écouter. Aucun choix n’est laissé au visiteur qui doit se contente d’obéir et d’observer des œuvres contemporaines dans une ambiance dite « poétique ».

Le Chanel Mobile art constitue un cas à part dans la famille des musées itinérants. L'entreprise tente de faire croire au visiteur qu’on lui offre une expérience sensorielle et culturelle de manière désintéressée. Même si le concept s’inspire des premières institutions itinérantes en proposant des escales, des horaires d’ouverture très larges et un accès gratuit à l’exposition, les moyens et les objectifs ne sont pourtant pas les mêmes que dans les années 1940. L’entreprise veut toucher la planète entière en réalisant un tour du monde en passant par les plus grandes capitales. L’investissement humain et financier est considérable, les enjeux ne sont nullement sociaux mais bien économiques. Pour cette raison, tout est mis en œuvre pour impressionner le visiteur, de l’architecture à la mise en place de l’exposition.

CMAParisCMAMichael Lin et Lorris Cecchini
Le Chanel Mobile Art à Paris - Michael Lin et Lorris Cecchini
 

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