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Simenon dans les Cahiers de L’Herne : le trésor d’un humble

02 April 2013
Simenon dans les Cahiers de L’Herne : le trésor d’un humble

Que Georges Simenon se soit frayé un chemin jusqu’au sein de la collection de la Pléiade en avait déjà étonné plus d’un. Lire le populaire Maigret sur papier bible, quel paradoxe, non ? Et voici que le plus universel des écrivains liégeois conquiert aujourd’hui un autre bastion de prestige que l’on croyait uniquement réservé à la littérature de pointe, les Cahiers de L’Herne…

herneCette collection, fondée par l’énigmatique Dominique de Roux à la fin des années 60, s’est rapidement imposée comme un cénacle de monstres sacrés de la littérature. Qu’on en juge : jadis, elle s’inaugurait avec des noms tels que Céline, Pound, Borges, Michaux ou Bernanos et, récemment, elle accueillait Steiner, Bashevis Singer et Nimier. Par delà le temps, sa marque de fabrique n’a semble-t-il guère plus évolué que son format, décourageant pour les inconditionnels du poche. Qu’il s’agisse en effet de romanciers, de poètes, de dramaturges ou de penseurs, le personnel convoqué par L’Herne constitue une Aristocratie du Verbe, dont l’intérêt réside également dans le fait qu’elle ne soit pas forcément consensuelle. Pour preuve, Maurras, Drieu la Rochelle, Lovecraft sont aussi de la partie… Mais L’Herne, avant que d’être ce panthéon contrariant, c’est un esprit. Caractérisé par un éclectisme de haute tenue, un bon Cahier (mais, au fond, y en eut-il de mauvais ?) se doit d’offrir un kaléidoscope de témoignages, de textes et de correspondances inédits, d’entretiens retranscrits, de portraits croisés, enfin d’études de fond, qui permettent de mieux cerner la complexité de l’auteur envisagé.

Notre petit Sim – même s’il devint l’immense Simenon par l’énergie productrice qu’il déploya et sa manière unique de camper une atmosphère ou de nouer une intrigue – avait-il sa place parmi ces éminences ? Et comment ! Le volume, orchestré de main de maître par Laurent Demoulin , ôte les derniers doutes à ce sujet. Le professeur de lettres, par ailleurs poète reconnu et spécialiste de Francis Ponge, ne s’est pas contenté de livrer maints trésors que recelaient les vastes armoires du Fonds Simenon dirigé par ses soins ; il a aussi réuni autour de Simenon une kyrielle d’intervenants à l’avis autorisé, même si leur lien à l’auteur du Petit Saint n’apparaît pas d’emblée comme une évidence.

Rien d’étonnant donc à rencontrer dans ces pages Danielle Bajomée, Jacques Dubois, Michel Lemoine, Jean-Baptiste Baronian, Bernard Alavoine ou encore Jacques De Decker – tous simenoniens patentés du fait d’une fréquentation historique de l’œuvre doublée d’un apport exégétique qui fut et reste fécond. La gageure était ailleurs, comme d’inviter Eugène Savitzkaya ou Philippe Delerm à s’exprimer sur un univers scriptural et fictionnel qui semble aux antipodes de leur propre poétique. Ou encore de convier le michalcien David Vrydaghs qui, avec la maîtrise d’un vieux routard de la Simenonie, interroge la figure de Maigret à travers l’une de ses précédentes antithèses de papier, le personnage d’Yves Jarry. Puis il y a les OVNI, les trouvailles, les angles d’attaques insoupçonnés, à l’instar de l’article de Paul Mercier qui traite du personnage de l’épileptique dans la comédie humaine de Simenon. Et qui convainc.

Épingler les contributions saillantes d’un collectif est une tâche forcément ingrate. Ce n’est pourtant pas subjectivité que de souligner la pertinence de l’analyse fournie par Benoît Denis sur le Simenon découvrant l’Afrique, dans les années trente, entre ethnologie et journalisme ; d’applaudir à l’excellent démontage, signé Jean-Louis Dumortier, du « vychisme modeste » trop légèrement imputé à Simenon par le sociologue Luc Boltanski dans un récent essai ; de se repaître de l’érudition cinématographique de Dick Tomasovic, qui dresse le panorama des adaptations de Simenon à l’écran ; de sourire enfin avec Paul Aron face aux pastiches scrupuleusement recensés, depuis ceux publiés chez l’éditeur de triste mémoire Fernand Sorlot jusqu’à l’acide anti-portrait de la faune des « Symenhons » dû à Guy Breton…

La part des textes personnels permet quant à elle de mesurer à quel point Simenon abordait son œuvre avec une espèce de lucidité bonhomme, presque désarmante. Direct, il le fut dans l’épure (la « pauvreté » disent les irréductibles hermétiques) de son style, mais aussi dans sa façon de se définir ou de commenter son travail. Ainsi, s’il se déclare a-politique, c’est en trois mots, et fi des long discours ; et il se réjouit davantage des paroles d’un médecin que d’un critique, quand il entend le disciple d’Esculape lui dire que ses personnages sont fort appréciables car ils ont « un foie, une rate, etc. » De même, quand il consent à répondre au questionnaire de Proust (démarche qu’il estime pourtant être « la chose la plus conne qui soit »), il évoque avec laconisme les vertus auxquelles il prête une réelle importance : l’humilité, la discrétion, l’indulgence inconditionnelle. Chose rare, enfin, et qui éloigne définitivement Simenon de la pose de l’artiste tourmenté, il revendique sans afféterie le bonheur simple qu’il goûte, parvenu au soir d’une existence mouvementée.

Ce bon sens foncier s’articule au respect de sa liberté créatrice, qu’il attend notamment de la part de ses éditeurs. Certes, Simenon s’affirma plutôt « artisan » qu’artiste. Mais face à Maurice Piron et Robert Sacré, il insistait : « […] je n’ai peut-être pas un style bien distingué, mais je suis maniaque sur les virgules, parce que le rythme pour moi compte beaucoup plus que la belle phrase ». D’un Simenon musicien en prose ? La question pourrait séduire les contributeurs d’un second tome…

À parcourir ces pages foisonnantes, on mesure à quel point la vie du gamin d’Outremeuse eut tout d’une destinée manifeste. Poussant chaque matin les portes de La Gazette de Liége, le chroniqueur du poulailler local ne se doutait sans doute pas que, quelques décennies plus tard, il serait admiré par Henry Miller, Hermann von Keyserling ou Emmanuel Berl, ni qu’André Gide verrait en lui un contemporain capital. Pierre Assouline a plaisamment dressé la galerie des inconditionnels de Simenon, puis a détaillé les nuances de l’éventail en passant par les admirateurs mi-figue mi-raisin jusqu’aux « simenophobes ». Bien sûr qu’il en reste, de ces allergiques et de ces réfractaires, et c’est tant mieux : Simenon aurait détesté qu’on lui vouât un culte unanime, comme à une idole ou un pape. Qu’en aurait-il fait, lui qui de toute façon jouissait de la sérénité d’un dieu ?



Laurent Demoulin (dir.) et al., Simenon, Cahier de L’Herne, N°102, Éditions de L’Herne, 286 pp., 39 €.

Dix questions à Laurent Demoulin

Photo © Michel Houet - ULg

008©-Michel-Houet-Ulg---Sujet-=-Laurent-DemoulinPourriez-vous nous retracer l’itinéraire de cette entreprise ambitieuse que représente un Cahier de L’Herne consacré à un personnage tel que Simenon ? Qui en a eu l’idée de départ ? Combien de temps a-t-elle mis à se concrétiser ? Comment avez-vous travaillé et quel a été précisément votre rôle dans son élaboration ?

Laurence Tacou et Pascale de Langautier, les éditrices de l’Herne, m’ont contacté en tant que conservateur du Fonds Simenon pour me demander si cela m’intéresserait de diriger un Cahier à son sujet. J’ai évidemment accepté tout de suite. L’ensemble a pris deux ans de travail, régulier et assez serein au début puis très dense et par bouffée à la fin. J’ai d’abord rencontré les éditrices et nous avons discuté d’un projet d’ensemble. Ensuite, j’ai contacté des chercheurs et commencé à interroger des écrivains. Je me suis rendu à nouveau chez les éditrices avec une table des matières et nous en avons discuté. Je me dirigeais sans doute vers un livre trop pointu : Laurence Tacou m’a fait corriger le tir, me suggérant des contributions sur certains sujets, etc. Puis j’ai commencé à recevoir les premières contributions, à les relire avec leurs auteurs. Je les envoyais ensuite aux éditrices. Et ainsi de suite. Cela a été en partie un travail solitaire, en partie un travail d’équipe. Vers la fin, Pascale de Langautier m’a suggéré de revoir complètement l’ordre des textes : l’ouvrage au départ était structuré de façon plus scolaire : les études universitaires, les entretiens avec les écrivains, les inédits… Il a été revu de façon à regrouper les textes sur une base thématique et dynamique. Les entretiens avec les écrivains m’ont longtemps occupé, car je tenais à bien connaître leurs œuvres avant de les contacter. Cela a demandé un long travail préparatoire. Pour la transcription, j’ai bénéficié de l’aide précieuse d’Isabelle Deleuse, tandis qu’en ce qui concerne la recherche des inédits, Michel Lemoine m’a été d’un précieux secours.

Avec la publication du Cahier de L’Herne, Simenon vous semble-t-il être définitivement entré dans le giron de la Littérature majuscule ? À votre avis, qu’aurait-il pensé de cette nouvelle consécration ?

Il me semble que Simenon est entré dans le Panthéon avec le troisième tome de La Pléiade. Les deux premiers tomes avaient fait débat, et non le troisième. Ce Cahier est la trace d’un nouvel état de fait. C’est une sorte de tableau de la victoire juste après la bataille. Impossible de savoir ce que Simenon en aurait pensé ! Mais le Fonds Simenon possède une lettre dans laquelle l’écrivain répond très favorablement à un projet de Cahier de l’Herne, qui n’a alors pas vu le jour.

Jean-Baptiste Baronian se pose la question de savoir s’il y a encore « un roman après Simenon ». Mais reste-t-il un Simenon après le Cahier de L’Herne ? Plus clairement, que pouvons encore apprendre à propos de lui, aujourd’hui que tout semble avoir été écrit à son sujet ?

Avant de commencer le Cahier, j’étais très angoissé par cette question : que va-t-on pouvoir dire ? Tout a été dit ! Maintenant que le projet a abouti, je pense l’inverse : il y a encore beaucoup d’aspects à étudier. L’œuvre de Simenon est si vaste. Et puis, même si les mots en sont figés, leur lecture évolue avec le temps. Barthes parlait de la « disponibilité » de Racine pour évoquer la facilité avec laquelle les nouvelles théories critiques s’emparaient du tragédien. Il en va de même de tous les grands écrivains. Donc de Simenon.

L’œuvre de Simenon n’est-elle pas en passe de devenir « un classique » simplement par le fait qu’elle ne correspond plus guère à notre époque (aux niveaux de la vision des mœurs et de la morale, du constat social, des données technologiques, etc.) ? En hissant Simenon si haut, ne risque-t-on pas le rendre inaccessible aux jeunes générations de lecteurs, s’il ne l’est déjà ?

Je n’ai pas lu d’étude sur la façon dont les jeunes lisent ou ne lisent pas Simenon. Je me souviens avoir lu Le Pendu de Saint-Pholien à mon fils : il avait été très touché par le début du roman. Le fait que Simenon devienne un classique, à mon avis, ne doit pas constituer une entrave. Car tout en étant dans La Pléiade, Simenon est sans cesse réédité en collection de poche. Il est à la fois classique et populaire, si vous voulez.

Quelles sont selon vous les pièces maîtresses du Cahier Simenon, en ce qui concerne les inédits qui y sont publiés ?

J’aime beaucoup l’entretien avec le professeur Piron, parce que Simenon y est détendu, drôle, inattendu. Aux antipodes de l’homme torturé qu’interroge Pivot à la même époque. Le prologue de l’adaptation théâtrale de La neige était sale me paraît tout à fait passionnant. Car Simenon y dit explicitement ce qui est sous-entendu dans ce roman, qui, de l’avis de tous, est l’un de ses meilleurs.

Avez-vous un regret par rapport à une contribution (d’écrivain, de chercheur…) que vous n’avez pu obtenir ou une collaboration qui ne s’est pas concrétisée ?

Des chercheurs manquent, c’est évident, parce qu’une seule part du Cahier pouvait leur être réservée. Je n’ai pas contacté Alain Bertrand, par exemple, alors que j’estime ses travaux. Ni certains chercheurs étrangers que je connais par le Fonds Simenon comme Bill Alder ou Jean-François Plamondon. Certains critiques ne travaillant d’ordinaire pas sur Simenon n’ont pu me répondre positivement, souvent par manque de temps. Plusieurs écrivains ne m’ont pas répondu ou ont décliné poliment. J’aurais voulu interroger des romanciers étrangers. Parfois, nous n’avons tout simplement pas trouvé le moyen de les joindre. Je regrette de ne pas compter plus de romancières parmi les écrivains interrogés. Mais la seule qui est présente, Christine Montalbetti, m’a répondu par écrit un texte de toute beauté.

La question embarrassante (il en faut une) : Simenon vous semble-t-il être à la Cité ardente ce que Rimbaud est à Charleville ? Et, franchement, est-ce que travailler à Liège sur l’œuvre de Simenon ne participe pas plus d’une fatalité à endurer que d’un réel choix ?

Il faut être honnête : je ne suis pas simenonien au départ, puisque j’ai fait mon mémoire sur Jean-Philippe Toussaint, ma thèse sur Francis Ponge et que l’écrivain liégeois sur lequel j’ai le plus écrit d’articles est Eugène Savitzkaya. C’est un peu le hasard de la carrière universitaire qui m’a amené au Fonds Simenon. Mais j’aimais déjà bien ses romans en amont, et je les apprécie de plus en plus, à force de les lire et de les étudier de près. Je pense qu’il est très sain de s’intéresser à des auteurs très différents les uns des autres. « La littérature est belle parce qu’elle est plurielle », ai-je écrit dans ma préface. Je le crois vraiment.

Quel lecteur de Simenon êtes-vous ? Inconditionnel ? Amateur circonspect ? Hyper-sélectif ? Simenophobe refoulé ??? Et pensez-vous qu’on lise différemment Simenon selon qu’on est poète ou romancier ?

Inconditionnel, quand même pas : certains romans sont moins bons que d’autres, ce qui paraît inévitable dans une telle production. Et en général, je préfère les romans durs au Maigret. Mais je ne suis pas non plus hyper-sélectif : car il se dégage une force de l’ensemble également. Je lis Simenon en tant que lecteur d’abord, que critique ensuite. Mais parfois l’amateur de poésie trouve çà et là des petites perles qu’il glane à son profit, oui. Plus Simenon avance en âge, plus nombreuses sont ces perles, me semble-t-il. Mais j’aurais dû interroger des poètes, vous m’y faites songer.

Céline, qui compte cinq volumes à la Pléiade, s’est vu consacrer deux Cahiers de l’Herne. Simenon en est à trois volumes à la Pléiade, et le Fonds Simenon recèle sans doute encore de la matière… Vous me voyez venir : un second Cahier pourrait-il être envisagé ?

Il y aurait matière ! Pour combler les regrets évoqués plus haut. Mais j’avoue que je compte me reposer un petit peu avant de m’y mettre !

Si vous aviez eu l’opportunité de rencontrer Simenon, en tant qu’interviewer par exemple, quelle question auriez-vous aimé lui poser ou de quoi auriez-vous aimé discuter avec lui ?

Je lui aurais posé des questions très précises, roman en main, pour savoir pourquoi il a fait tel et tel choix sur telle page. Pourquoi tel dialogue s’interrompt-il au lieu de se prolonger ? Je l’aurais interrogé sur son métier. Il disait cependant qu’il oubliait vite ses romans. Peut-être n’aurait-il pas pu me répondre. De façon plus générale, je l’aurais peut-être interrogé sur un point qui me plaît quant à sa vision de l’être humain : il a souvent dit que tout homme pouvait devenir un criminel, qu’il avait failli lui-même mal tourner, etc. Il ne croyait donc pas à l’essence – alors que la pensée de l’essence ne cesse, hélas ! d’étouffer la réflexion de nos jours. J’aurais aimé qu’il m’explique l’origine de ses convictions à cet égard...

 Frédéric Saenen
Mars 2013

crayon


   Frédéric Saenen
est chargé d'enseignement en français-langue étrangère à l'ISLV. Il publie de la poésie, des nouvelles et des articles de critique littéraire.

microgrisLaurent Demoulin est docteur en Philosophie et lettres. Ses recherches portent sur le roman contemporain belge et français, ainsi que sur la poésie du 20e siècle. Il est conservateur du Fonds Simenon de l'ULg.


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