Culture, le magazine culturel en ligne de l'Université de Liège


Pourquoi une nouvelle traduction de The Hobbit ?

20 janvier 2013
Pourquoi une nouvelle traduction de The Hobbit ?

hobbitdictionnaireAprès la traduction française de Francis Ledoux, qui datait de 1969, les éditions Bourgois viennent de publier une nouvelle traduction du Hobbit, par Daniel Lauzon, plus proche de l'œuvre de Tolkien, plus contemporaine aussi.

On connaît la place qu’a prise l’œuvre de J. R. R. Tolkien aux éditions Christian Bourgois dans les années qui ont suivi la sortie du Seigneur des anneaux. Encouragé par l’accueil enthousiaste qui est réservé au roman, l’éditeur entreprend alors la publication de la fiction de l’écrivain, dont il inscrit presque tous les titres à son catalogue, à l’exception de la traduction du Hobbit (signée Francis Ledoux, Bilbo le Hobbit avait été publié chez Stock en 1969). Nier les enjeux financiers d’une retraduction d’un ouvrage à succès relèverait de l’angélisme, et on peut comprendre que la perspective d’une opération commerciale lucrative ait joué lors de la programmation d’une nouvelle version de ce récit. C’était dans l’air… et des rumeurs ont d’ailleurs bientôt circulé concernant le nouveau projet de Peter Jackson. Devançant la sortie du film de quelques semaines, le 75e anniversaire de  Bilbo a été célébré chez l’éditeur parisien par la parution de la retraduction de Daniel Lauzon, déclinée en rien moins que trois formats1.  Les éditions du CNRS sortaient simultanément un Dictionnaire Tolkien, sous la direction de Vincent Ferré, un des spécialistes francophones de l’écrivain, dont il supervise d’ailleurs les traductions publiées chez Christian Bourgois.

La retraduction répond néanmoins souvent aussi à d’autres motivations. Réécriture d’un même texte source dans une même langue d’arrivée, elle correspond à une certaine insatisfaction face à la traduction précédente, qu’elle entend améliorer : relecture, correction, actualisation... Intouchables, les œuvres originales ne peuvent que gagner en autorité sous la patine du temps ; même les plus « belles » traductions, en revanche, sont éphémères et vieillissent avec les années. On pense d’emblée aux usages linguistiques, qui s’éloignent traitreusement de jour en jour. On pense peut-être moins aux modifications qui affectent tout aussi subrepticement la culture cible, d’autant que l’univers tolkienien a sensiblement infiltré l’esprit des lecteurs contemporains. Pensons toutefois aussi aux avancées de la traductologie, qui ne craint désormais plus de recréer un texte tel qu’il a été écrit…

bilboFaire passer une œuvre d’une langue à une autre est une aventure qui peut s’avérer périlleuse si le texte appartient à un monde inconnu du public. Première traduction française d’un roman de Tolkien, Bilbo le Hobbit de Francis Ledoux introduisait et le lecteur et le traducteur dans la terra incognita des Terres du Milieu. Privée de guide, cette première exploration a défini des contours, mais sans toutefois permettre de pénétrer au cœur de l’univers tolkienien. Entre-temps, la connaissance de l’œuvre de l’écrivain s’est singulièrement améliorée, et confier la tâche à Daniel Lauzon, spécialiste du Légendaire et traducteur passionné, était un choix particulièrement judicieux.

Une connaissance intime de l’ensemble de la production littéraire du maître d’Oxford a sensibilisé Lauzon aux caractéristiques propres de The Hobbit, qu’il s’est dès lors attaché à reproduire dans la nouvelle version. Donnée fondamentale, le livre consigne le récit inventé par un père de famille pour ses propres enfants. Le ton est celui d’un conte initialement destiné à la jeunesse et le style est semi-oral, tout en étant soigné. Dans ce contexte, mieux valait éviter les tournures réclamant l’imparfait du subjonctif (voire se garder de les introduire là où elles ne sont pas…), les fît, fût, devinât et autres trouvât sont en décalage avec les petits lecteurs. Pourquoi remplacer des termes relativement simples par d’autres inconnus de la jeunesse (si pas de presque tous les autres lecteurs !) ? Employer « de longs fils » lorsqu’il s’agit de ceux tissés par les araignées est bien plus proche de « great strands » et, surtout bien plus compréhensible que les « grands torons » imaginés par Ledoux. Quelle est l’utilité de rendre « bog » par « fondrière », « guard » par « factionnaire », « good guess » par « meilleure conjecture » et de parler de faire « subir un temps de mortification » à la chair des nains plutôt que de la « laisser faisander » ? Cette première version recourt par ailleurs trop volontiers à l’utilisation de substantifs abstraits, autre inadéquation au registre du récit. Une des priorités du nouveau traducteur était moins de dépoussiérer le texte publié une quarantaine d’années plus tôt que de retrouver sa modernité et sa fluidité initiales.

Celui qui déplorait d’être devenu un auteur culte s’entend à adapter le ton de ses œuvres à leur spécificité. Il y a loin de l’épopée mythologique du Seigneur des anneaux au conte familial ! La simplicité, la poésie et l’humour jouent ici un rôle clef ; les négliger (pour « améliorer » le texte ?), a faussé l’interprétation du roman. Tantôt c’est le leitmotiv de la gourmandise du héros improvisé et l’évocation des petits-déjeuners copieux dont il se régalait dans son trou, tantôt ce sont des commentaires du ras-le-bol de ce petit bonhomme casanier embauché comme cambrioleur bien malgré lui, tantôt encore c’est le ridicule des nains qui dévalent la rivière dans les tonneaux et du hobbit forcé de s’aplatir sur un de ceux-ci, sans parler de l’effet comique de la scène des énigmes ou de celle de l’intrusion des nains dans la demeure de Bilbo…  Mais cela peut aussi être un jeu commenté sur l’éventail des possibilités sémantiques d’un « good morning ». Tous détails pour d’aucuns, mais en réalité des touches d’humour qui sous-tendent le récit. Il s’entend aussi à varier les niveaux de langue au gré des personnages. Cela avait, par exemple, été une grave erreur de  gommer l’empreinte cockney et l’emploi d’argot caractéristiques de l’anglais des trois trolls auxquels Bilbo le « burrahobbit » est confronté, d’autant que le narrateur signale d’un air détaché que leur langage n’était pas du tout celui des conversations mondaines. Le « poor little blighter » avait été réduit à un « pauvre petit bonhomme », très heureusement rectifié par la belle trouvaille de Lauzon, « le pauv’ p’tit nabot » ! Il était tout aussi essentiel de supprimer les références au calendrier chrétien (Midsummer’s eve est fort heureusement redevenu « à la veille de la Mi-Été ») ou à la mythologie gréco-romaine (traduire le dicton du terroir « Out of the frying-pan into the fire » par « tomber de Charybde en Scylla » dénotait la même incompréhension de l’univers fictionnel).

Écrivain doublé d’un philologue, l’auteur a plus d’une fois manipulé les mots, un jeu qu’il était important de transposer en français, surtout dans le cas des noms propres car si le sens de certains n’est pas intelligible en anglais, d’autres sont transparents. Rien d’étonnant, dans ces conditions, si Tolkien a légué des consignes très précises quant à leur traduction. Celle-ci se doit de conserver la distinction qu’il a établie dans ses romans et, dès lors, de franciser le second groupe, et lui seul, démarche qui n’a pas été celle de la version de 1969. On y trouve ainsi des Oakenshild, Mirkwood, Dale, Bag End…, remplacés en 2012 par Léculdechesne, Grand’Peur, le Val, Cul de Sac…. Pour d’autres noms propres, le texte du Hobbit introduit çà et là un commentaire utile au traducteur, qu’il s’agisse de signaler l’onomatopée (« en disant gollum il produisit un affreux bruit de déglutition dans sa gorge. C’est de là qu’il tenait son nom »), ou, ailleurs, l’arbitraire apparent du signe linguistique retenu (« Il l’a nommé Carroc, parce que c’est le mot qu’il emploie pour désigner ces choses : pour lui, ce sont des ‘carrocs’. Celui-ci, c’est le Carroc, parce qu’il n’y en a pas d’autre près de chez lui… »). Reste « Baggins », le nom qui fâche… Non traduit en 1969, mais devenu « Sacquet » quelques années plus tard sous la même plume de Ledoux, le voici rebaptisé « Bessac ». Lauzon se justifie par le souci de ne pas plagier l’invention de son prédécesseur, tout en rappelant que d’aucuns reprochaient à « Saquet » sa sonorité cassante.

L’auteur de ce qui est devenu un classique de la littérature enfantine était aussi poète. Il n’a incontestablement pas boudé son plaisir en mettant sa verve poétique au service du conte, qu’il entrecoupe de poèmes et de chants intimement intégrés au fil narratif et à la personnalité des personnages. Contrairement à Bilbo le Hobbit, Le Hobbit a fignolé ces petits textes, jugeant essentiel de recréer leur lyrisme. Sacrifiant parfois la lettre au profit des qualités poétiques, il a fait des merveilles de leur musicalité, de leur rythme et de leurs rimes… sans pour autant trahir le sens.

On ne peut que se réjouir de l’arrivée de cette belle fidèle dans le fandom francophone de Tolkien. Il reste à souhaiter qu’elle rectifie quelque peu sa perception de l’imaginaire tolkienien, souvent dénaturé par les dérives des adaptations pour le cinéma ou les jeux vidéo.           

Juliette Dor
Janvier 2013


crayongris2Professeur ordinaire honoraire, Juliette Dor a enseigné la littérature anglaise, les mythologies du nord de l’Europe et la traduction littéraire. Elle est aussi membre du FERULg (Femmes Enseignement Recherche ULg).                                                                                                                                                                                             



hobbit annoté1 Le Hobbit, trad., Daniel Lauzon, Paris, Bourgois, broché, octobre 2012, 390 p.ISBN-10: 2267024012, 20 euros

Le Hobbit illustré, trad. Daniel Lauzon,  ilustr. Alan Lee, J.R.R. Tolkien (Auteur), Paris, Christian Bourgois, relié, octobre 2012, 301 p., ISBN-10: 2267024020, 35 euros.

Le Hobbit annoté, éd. révisée et augmentée, annotée par Douglas A. Anderson, trad. Daniel Lauzon, Paris, Christian Bourgois, broché, septembre 2012, 468 p.,  ISBN-10: 226702389X, 25 euros.


© Université de Liège - http://culture.ulg.ac.be - 11 décembre 2018