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La leçon d’anatomie. 500 ans d’histoire de la médecine

La leçon d’anatomie. 500 ans d’histoire de la médecine

anatomieÀ l’occasion de son 30e anniversaire, le CHU organise, en partenariat avec le Centre Wallon d’Art Contemporain « La Chataigneraie », une exposition dédiée aux rapports entre l’art et la médecine. Du 21 juin au 17 septembre 2017, le musée de la Boverie proposera une longue promenade à travers 500 ans d’histoire de la médecine, 500 ans d’exploration anatomique et de représentations artistiques du corps humain. Cette exposition exceptionnelle fait la part belle aux artistes belges mais propose également des œuvres venant des quatre coins de l’Europe. Plus de 120 pièces ont ainsi été réunies, qui permettent de croiser les styles et les époques, dans un foisonnant dialogue entre art et science dont les échos et les lignes de croisement en étonneront plus d’un.

Le CHU a, dès le départ, été un lieu où la création artistique occupait une place importante. Le bâtiment de l’hôpital, imaginé et conçu par l’architecte Charles Vandenhove, intègre en effet les œuvres de plusieurs artistes dans les lambris du bâtiment. Si l’exposition célèbre les artistes présents dans le centre hospitalier, elle permet surtout d’aborder les rapports entre art et médecine de manière générale. La mise en regard d’œuvres anciennes et contemporaines abordant le thème de la médecine ou du corps humain permet de s’interroger sur les pratiques, les représentations du monde médical et le traitement des corps. La mise au jour d’imageries médicales révèle quant à elle de curieuses analogies avec l’art abstrait.  

L’exposition est articulée en quatre parties qui présentent chacune un angle d’où regarder les relations entre art et médecine et permettent d’en révéler les particularités.

 

GaleL’art au service de la médecine – excursion intrigante dans un cabinet de curiosités

Médecins et artistes partagent la même curiosité pour le corps humain, la même volonté d’en saisir les particularités et le fonctionnement. Jusqu’au XIXe siècle, les artistes sont venus en aide à la médecine en explorant et en représentant le corps humain. Les modèles d’écorchés permettent aux artistes de mieux comprendre l’apparence et le mouvement des muscles sous la peau, tandis que les médecins y puisent les connaissances physiologiques nécessaires à leur pratiques et leurs diagnostics. Les représentations de l’anatomie passent également par des réalisations en cire et en papier mâché, plus évocatrices que de simples planches anatomiques. Depuis la Renaissance jusqu’à l’arrivée du cliché photographique, les représentations du corps humain n’ont cessé de s’enrichir et de gagner en précision. Au point que la leçon d’anatomie devient un thème récurrent dans les représentations artistiques : La leçon d‘anatomie du docteur Tulp de Rembrandt, dont l’exposition propose une copie, en est le plus célèbre exemple. Au XIXe siècle, le fossé entre art et science se creuse et la représentation du corps se fait de plus en plus objective. L’invention de la photographie a rendu obsolètes ces représentations anatomiques. Mais les liens entre art et médecine n’ont jamais cessé.

VanLeydenPhilippus Galle, Planche d anatomie-
16e siècle.
©Musée Wittert - Coll. artistiques ULiège

 

Tableaux et esquisses, des plus réalistes aux plus humoristiques permettent par ailleurs d’appréhender la perception du monde médical des artistes et, plus généralement, d’une époque. Les artistes, au-delà de l’aide qu’ils ont pu apporter à la médecine, ont également dénoncé certaines pratiques. Les caricatures sont nombreuses, qui mettent en avant les tâtonnements incertains des avancées médicales et les remèdes douteux proposés par des médecins parfois plus assoiffés de pouvoir que de guérison : charlatans déambulant sur les foires, chirurgiens charcutant les corps des patients préalablement drogués,…

La mise en parallèle des œuvres anciennes avec des œuvres contemporaines – l’association d’un tableau du XVIIe montrant un arracheur de dents avec une création de la jeune artiste Élodie Antoine représentant des dents en feutre, par exemple – apporte un côté ludique, divertissant, en même temps qu’elle montre à quel point le souci de la santé et du corps traverse les siècles. 

 

L. Van Leyde, Le chirurgien, 1624
©Musée Wittert - Collections artistiques ULiège

 

 

La médecine dans l’art moderne et contemporain 

 Si les représentations artistiques du monde médical se font moins nombreuses à partir du XIXe siècle, le corps humain, la médecine et l’hôpital demeurent des sources d’inspiration majeures pour les artistes. Quoi de plus évident, quoi de plus présent en effet que le corps ? Fascinant médium qui matérialise notre présence au monde, témoin des âges, réceptacle du temps, compagnon forcé inséparable, malgré son insoutenable fugacité. Soigné ou malmené, sa prise en charge entraine son lot de questionnements éthiques tandis que ses mises en scène révèlent immanquablement un rapport à soi-même et à l’environnement.

Dervaux

Laurence Dervaux, La quantité de sang pompé par le cœur humain en une heure et vingt-huit minutes, 2003.
Réceptacles en verre transparent et liquides colorés, 110 x 340 x 180 cm
 

Pour certains des artistes exposés, le thème de la médecine et du corps est un véritable fil rouge qui guide leur travail. C’est le cas, par exemple, des œuvres de Laurence Dervaux. Sa création mettant en scène « La quantité de sang pompé par le cœur humain en une heure et vingt-huit minutes » est une des pièces maitresses de l’exposition. De très grande dimension, cette œuvre n’a que rarement été montrée au grand public ! Assemblant sept cent cinquante réceptacles de formes et de tailles variées remplis d’eau rouge, elle déploie la diversité des couleurs du sang et de ses « états », en même temps qu’elle met en exergue de manière fascinante et un brin inquiétante l’importance et la fragilité du contenant. Qu’advient-il en effet de ce liquide vital qui nous constitue, dès lors que la machine qui le fait circuler déraille, ou que l’enveloppe corporelle présente des failles ? Le travail de Laurence Dervaux renvoie aux limites de notre matérialité.

Jeux avec les limites et les matériaux sont également au cœur des peintures de Selçuk Mutlu : réalisées avec son propre sang, ses œuvres questionnent le rapport au sacré, le rapport à ce qui est, dans la vie ou dans l’art, acceptable, valable, tout en marquant son refus pour le matérialisme ambiant (« je suis mon propre tube de couleur »). Les photographies d’Andres Serrano attirent également le regard sur le corps dans ce qu’il a de plus cru et traquent ses zones d’inconfort : à quel moment la représentation du corps, dans ses aspects morbides ou tabous, atteint-elle la limite du soutenable ?

Mutlu Mutlu2

Selçuk Mutlu, Sans titre. Sang sur toile. 2011
Lecon danatomie

Reportage RTC.  L'avnat-plan : Andres Serrano, The morgue: Rat suicide II, 1992. Cibachrome. Photographie 3/3

 

Pour d’autres, le traitement du corps est une préoccupation plus aléatoire, inspirée parfois de leur propre expérience du monde médical. Les photographies de Patrice Gaillet (1947-2001), par exemple, illustrent différents aspects de son vécu de la maladie.

L’œuvre de Sofie Vangor (1981) évoque presque sans détour certains éléments biographiques de son parcours, sensibles et souvent douloureux. Ses créations constituent une approche délicate et profonde des méandres du corps humain dans sa valse tour à tour puissante et fragile entre la vie et la mort. Le fait de donner naissance à deux enfants prématurés a notamment été la source d’inspiration d’une série de photographies et de gravures évoquant la lutte de la jeune maman pour garder ses enfants en vie : l’expérience de nonante jours de « peau à peau », technique de soin basée sur la chaleur et le contact des corps (les bébés sont maintenus contre le torse de leur parent), a été retranscrite dans des carnets qui ont servi de base à son travail. 

Gaillet Sofie Vangor

Patrice Gaillet, Départ en ambulance, de la série À l’hôpital, s. d. Photographie N/B - Sofie Vangor, 4 novembre, 2014. Pointe sèche.
 

Il faut aussi mentionner – entre beaucoup d’autres – les œuvres de Jacques Lizène et Wim Delvoye pour qui les techniques contemporaines utilisées par la médecine ont été des sujets d’inspiration. La vidéographie est également présente dans cette partie de l’exposition par l’entremise des œuvres de Eric Duyckaerts et Ronald Dagonnier.

 

Confrontation entre art abstrait et image médicale : le surprenant écho des couleurs et des formes

pierre-alechinsky-c-ville-de-liegePlus inattendue, l’association d’œuvres contemporaines planti-bodies-cmjnavec des photographies scientifiques dans cette partie de l’exposition met en évidence une parenté de mouvement, de couleurs ou de formes. Ainsi, aux peintures de Pierre Alechinsky influencées par la calligraphie japonaise et privilégiant des procédés d’exécution fluides (encre, acrylique,…) répondent, dans la circularité des formes et la finesse des traits, les coupes transversales de matières organiques, comme celle de cette plante de tabac.

Les végétaux, leur structure graphique, leurs couleurs ont marqué la peinture de Jean-Pierre Ransonnet : le dynamisme des lignes repérable dans les paysages sylvestres entre naturellement en résonnance avec les droites et les courbes de l’imagerie médicale. Ce vis-à-vis montre à quel point l’art et la nature peuvent se rejoindre, sans qu’il s’agisse de reproductions conscientes de la part des artistes. 

 

Pierre Alechinsky, Sans titre, 1975, Eau forte et aquarelle sur papier, 99x59 cm, Ville de Liège, Liège, Musée des Beaux-Arts de la Boverie
 
et
Nathalie Detry : Coupe transversale dans une racine de plante transgénique de tabac exprimant des anticorps humains (en vert). En bleu : les parois des cellules racinaires.

 

Un hommage aux artistes présents au CHU

Alors qu’elle débutait par une installation évoquant les ascenseurs du centre hospitalier, l’exposition se referme sur un couloir mettant à l’honneur les artistes de renom (Claude Viallat, Jacques Charlier,…) dont les œuvres sont exposées au C.H.U. Une manière de rappeler en finesse le rôle joué par le CHU dans l’organisation de l’exposition et la continuelle mise en valeur de l’art au sein du complexe universitaire.

La pluralité des angles de vue, la variété des formes et des époques mais aussi des matériaux présents dans l’exposition feront bondir le visiteur de découvertes en découvertes ! Notons aussi que les informations disponibles au cœur-même de l’exposition pourront être complétées par l’acquisition d’un magnifique catalogue dédié aux artistes exposés et à l’histoire des rapports entre art et médecine. De quoi combler la soif de connaissance des plus curieux… Enfin, il faut souligner l’attention particulière qui a été accordée à la scénographie : son dynamisme et la présence de touches surréalistes décalées propres à « l’esprit belge », permettront de contrebalancer la dimension parfois lourde et morbide du thème abordé. Plus aucun prétexte pour passer à côté de cet événement exceptionnel donc, qui promet d’être un véritable succès.

 

Héloïse Husquinet
Juin 2017

 

crayongris2Héloïse Husquinet est historienne et journaliste indépendante.

 


 

 

Une coproduction du Centre International d’Art et de Culture (CIAC) de la Ville de Liège, du Centre wallon d’Art Contemporain et du CHU de Liège. Dans le cadre du 30e anniversaire du CHU de Liège.

Du 21 juin au 17 septembre 2017 au Musée de la Boverie à Liège

Catalogue en vente à l’exposition.
Dossier pédagogique gratuit sur demande à service.communication@chu.ulg.ac.be ou à télécharger ici

 

http://www.laboverie.com/


© Université de Liège - http://culture.ulg.ac.be - 24 novembre 2017