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Autour d'ImagéSanté : Réflexions sur l'évolution du documentaire de santé

Autour d'ImagéSanté : Réflexions sur l'évolution du documentaire de santé

imagesanteDu 14 au 19 mars 2016, le Festival ImagéSanté fêtera sa 12e édition, tantôt au CHU de Liège tantôt au cinéma Sauvenière. Jeremy Hamers, chercheur en Arts du spectacle à l'ULg et membre du jury de présélection de la compétition documentaire, revient sur l'importance et l'évolution du documentaire dans le cadre de la santé.

En l'espace de quelques années, le festival ImagéSanté a réussi à s'imposer comme l'un des plus importants festivals mondiaux en la matière. Organisé par le C.H.U., l’Université de Liège et le Département Santé & Qualité de Vie de la Province de Liège, le Festival se décline sous de multiples formes, des colloques aux activités sportives, en passant bien sûr par une série de projections de courts et longs métrages, de fiction et documentaires, ayant pour thème la santé. Jeremy Hamers a fait partie du comité très sélectif de la compétition documentaire. «Des membres du PointCulure ont effectué un premier travail de sélection pour nous, passant de plusieurs centaines de films soumis à une trentaine à délibérer. Ils ont fait un travail remarquable vu le niveau des films que nous avons vus» précise le chercheur. «Ce qui est intéressant, c'est que nous étions quatre membres dans un jury avec des vues assez différentes – et complémentaires au final – sur le cinéma. C'est ainsi que j'ai pu débattre avec Pascal Diot, le directeur général du Pôle Image de Liège qui est un grand spécialiste du monde des marchés du film ; il y avait aussi Wilbur Leguebe, l'ancien responsable des coproductions RTBF des documentaires, qui connaît très bien le milieu de la diffusion documentaire en télévision ; enfin, Catherine Lemaire, programmatrice des Grignoux, qui allie compétence ou passion "cinéphilique" et regard de "l’exploitant". Les onze films retenus ont donc des qualités dans tous ces domaines.»

Point de malentendu pour autant : les films sélectionnés en compétition possèdent chacun leurs qualités propres, des films capables de séduire le public le plus large de par leurs thématiques mais aussi leur réalisation. «De mon point de vue, nous avons choisi des films qui ont une dimension "d'auteur", des documentaires de création qui partagent une vraie vision personnelle d'un sujet, assez éloignés donc d'une logique plus proche du reportage.»

Surtout, être membre du jury a permis à Jeremy Hamers de vérifier quelques tendances du cinéma documentaire dit «de santé» contemporain. «La première observation, et peut-être la plus frappante, c'est un retour en force du cinéma en "je", à la fois un portrait de personnage et un autoportrait du cinéaste se mettant en scène. C'était fréquent dans les années 60 avec la généralisation des caméras légères et du son synchrone, et je pense que la démocratisation du dispositif aujourd'hui associée à une vraie qualité d'image peut expliquer ce retour des films écrits à la première personne. Les réalisateurs ne sont plus confrontés à de petits caméscopes qui limitaient le travail fin sur les paramètres esthétiques de l'image ; aujourd'hui, les boîtiers numériques permettent ce qui était réservé, il y a quelques années encore, aux grosses caméras.»

hommequireparelesfemmesSi le numérique a effectivement démocratisé l'accès à la réalisation à de nombreuses personnes, l'évolution des techniques d'archivage et de post-production ne sont pas en reste. Forts d'images désormais en HD et facilement conservables, les réalisateurs ont pu s'orienter vers des tournages souvent bien plus longs que du temps de la pellicule, ouvrant la voie à des films qui s'étendent sur de longues périodes, parfois plusieurs années. «C'est intéressant car cela instaure un rapport particulier avec par exemple des personnes souffrant de maladies dégénératives, ou encore d’un cancer, d’Alzheimer ou de Parkinson. C'est là tout l'intérêt du documentaire dans ce genre de récit : c'est à la fois un outil de mise en mémoire, c’est-à-dire qui fixe un état avant le déclin, et une captation sur la durée de l’évolution du patient qui est souvent un proche ou un membre de la famille de l’auteur. C'est une approche que je trouve intéressante et qui se répand de plus en plus.»

Nef des fousPourtant, au-delà des facilités engendrées par les évolutions technologiques fulgurantes, le cinéma documentaire a également connu une contrainte non négligeable qui a pu jouer un rôle dans son orientation plus intimiste. «Une autre explication possible, selon moi, de ce retour du cinéma en "je", c'est qu'il est aujourd'hui de plus en plus difficile d’entrer caméra au poing dans une institution. Filmer ses proches devient alors une manière détournée de filmer ces dernières. Je précise que les institutions ne refusent pas systématiquement d'être filmées, disons juste qu'elles sont davantage méfiantes.» Et pour cause : depuis les années 60, le documentaire s'est souvent positionné comme une arme idéologique, un outil politique où quelques cinéastes ont profité de ce medium populaire pour dénoncer des pratiques parfois barbares, les lacunes d'un système qui jusqu'à alors bénéficiait d'une méconnaissance favorable à son fonctionnement minimal. Et de tous les cinéastes un brin provocateurs, un émerge au-dessus du lot, ayant depuis fait école : Frederick Wiseman. Le réalisateur américain, qui a par ailleurs fondé une large partie de sa filmographie sur les portraits peu flatteurs de nombreuses institutions1, est l'auteur de Titicut Follies, un film coup de poing qui en 1967 provoqua un véritable scandale outre-Atlantique. «Wiseman est un des grands noms du documentaire, et Titicut Follies a effectivement marqué de son empreinte le genre. Même au-delà en réalité : au lendemain de la Guerre du Vietnam, on ne compte plus les films de fiction qui ont ouvertement critiqué, entre autres, les institutions psychiatriques». Comme Vol au-dessus d'un nid de coucou, pour ne citer que le plus célèbre.

Et si le festival se porte de mieux en mieux, il en est de même pour le documentaire, belge de surcroît, qui connaît un succès grandissant et un intérêt croissant. Certes, les avancées technologiques précitées jouent forcément un rôle. Mais ce ne sont pas les seuls éléments qui entrent dans l'équation. «À Liège, nous avons plusieurs pôles qui permettent la croissance de documentaires, qu'il s'agisse de sociétés privées ou d'ateliers. Je me souviens qu'il y a quelques années, il y avait eu une synergie entre le WIP, Dérives, Iota Productions, les Grignoux et la filière Arts du spectacle de l’ULg autour d'un cycle de projections intitulé DOCuments, qui projetait une fois par mois un documentaire belge et un documentaire étranger lors d’une soirée spéciale, avec des invités, etc. Aujourd'hui, ce cycle a disparu naturellement car il y a une vraie offre de films documentaires dans les salles, ce qui est une excellente nouvelle.»

 

folieUne compétition de haut niveau

Les onze films retenus cette année pour la compétition documentaire relèvent sans aucun doute d'un grand cru. Alternant œuvres intimistes et sujets de société, films épurés et dispositifs ambitieux, les documentaires proviennent des quatre coins du monde et soulignent l'extraordinaire vitalité du cinéma documentaire aujourd'hui.

Petite fierté, pas moins de trois films belges sont en lice : La nef des fous de Patrick Lemy et Éric d'Agostino et les films liégeois L'homme qui répare les femmes de Thierry Michel et Rwanda la vie après de Benoît Dervaux, deux films choc récompensés à travers le monde entier ces derniers mois. On retrouvera aussi MaldiMare de Matteo Bastianelli, portrait effrayant du site le plus pollué d'Europe, ou encore Ce qu'il reste de la folie de Joris Lachaise, film sur un hôpital psychiatrique dans une proche banlieue de Dakar. La condition des personnes âgées sera également un des grands thèmes de la sélection, avec Alive Inside de Michael Rossato-Bennett (sur la maladie d'Alzheimer), le surprenant Ik ben Alice de Sander Burger (Alice étant un robot conçu pour aider les personnes souffrant de démence), El tiempo nublado d'Arami Ullon (où la réalisatrice aborde sa relation avec sa mère épileptique atteinte de la maladie de Parkinson) ou encore Dancing with Maria d'Ivan Gergolet, portait d'une nonagénaire qui survit grâce à la danse. Dans Salto mortale de Guillaume Kozakiewiez, c'est un funambule ayant perdu l'usage de ses jambes qui doit réinventer son art suite à cet handicap. Enfin, The Other Side de Roberto Minervini fera la part belle à quelques marginaux oubliés par les institutions, en mettant en vis-à-vis un couple de toxicomanes et les membres d’un groupe paramilitaire surarmé.

 

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Des liens étroits avec l'ULg & CHU

Au-delà de son ancrage liégeois, le festival ImagéSanté entretient de nombreux rapports cordiaux avec l'Université de Liège. Outre la participation et des projections organisées au CHU de Liège, on retrouve dans les différents jurys de nombreux membres académiques ou anciens étudiants. En voici quelques-uns :

Grand Jury
Aux côtés des réalisateurs liégeois bien connus Joachim Lafosse et Christophe Hermans se trouvera Bernard Rentier, ex-recteur de l'ULg et docteur en sciences biomédicales.

Jury Courts métrages documentaires et de fiction
Philippe Horrion (service communication du CHU).

Jury Environnement et alimentation
Maurice Lamy (professeur ordinaire émérite de l'ULg) et Geneviève Peters (diplômée en communication et coordinatrice au sein du département de Chirurgie du CHU).

Jury Bien-être
France Lausier (porte-parole du CHU) et Michèle Meurmans (Première attachée au département des Affaires sociales de la Province de Liège, licenciée en criminologie Ecole Jean Constant - ULg).

Jury Pathologies et traitement médicaux
Caroline Doppagne (Médiatrice hospitalière au CHU de Liège, licenciée en information et communication et diplômée en management HEC), Bastien Martin (assistant de production chez Dérives asbl et master en arts du spectacle ULg) et Géraldine Tran (rédactrice en chef du magazine Athéna et licenciée en information et communication).

 

Bastien Martin
Mars 2016

 

crayongris2Bastien Martin est journaliste indépendant, diplômé en Cinéma de l'ULg. Il est assistant de production chez Dérives asbl.

 

Toutes les infos sur la programmation et les séances sont sur http://www.imagesante.be/fr

 


1 On soulignera la sortie récente d'un coffret reprenant l'ensemble des films de Wiseman, dont Titicut Follies, allant jusqu'aux années 80. Un deuxième et troisième coffret connaîtront des sorties en 2016, couvrant la filmographie du cinéaste de 1980 à aujourd'hui.


© Université de Liège - http://culture.ulg.ac.be - 18 juin 2019