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Une Autre Aïda : offrir la culture à tous, promouvoir celle de tous

Une Autre Aïda : offrir la culture à tous, promouvoir celle de tous

Au printemps dernier, sur la scène de l’Opéra Royal de Wallonie, puis sur celle de Dansutopia à Gand, une centaine de jeunes issus de 14 maisons de jeunes francophones présentaient une relecture moderne et engagée de l’œuvre de Verdi, Aïda. Mettre les jeunes en contact avec l'art lyrique tout en leur permettant d'exprimer leurs propres formes artistiques n'était pas le seul objectif de cette aventure, loin s'en faut. Il s'agissait aussi d'un projet de citoyenneté culturelle, qui interroge des valeurs de société. Aboutissement d’une année de travail, leur version a ému et conquis les spectateurs.
 

Une création collective « 100% Mix »

 

Depuis trois saisons consécutives figurent au programme de l’Opéra Royal de Wallonie des spectacles dits « 100% Mix » et sous-titrés « créations collectives ». Fruits d’une collaboration entre la Fédération des Maisons de Jeunes en Belgique francophone et l’Opéra Royal de Wallonie, ces projets collectifs d’expression et de création socio-artistique consistent en une réappropriation, par de jeunes danseurs, chanteurs et comédiens, d’un opéra classique célèbre. Ainsi, après Une Autre Carmen en 2011 et Violetta, une Autre Traviata en 2013, c’est une autre œuvre bien connue qui fut revisitée cette année : Aïda.

Dès janvier 2014 et afin de tisser l’histoire de cette « Aïda des temps modernes », plus de 90 adolescents issus de maisons de jeunes des provinces de Liège, Namur et Hainaut ont ainsi décidé de mettre au service d’un spectacle inédit leurs talents et compétences dans des domaines « 100% Mix ». Combinant breakdance, Hip-Hop, body-percussions, danse contemporaine, montages vidéo, théâtre et chant lyrique, Une Autre Aïda se présente donc comme le résultat original de la rencontre entre deux mondes pour le moins éloignés : celui des Maisons d’opéra de celui des Maisons de jeunes. C’est conduit par la comédienne et metteure en scène Marie Neyrinck et encadré par Cécile Lebrun (FMJ) et Valérie Urbain (ORW) que ce projet collectif a ainsi permis à de jeunes artistes de s’initier au monde lyrique et à son art, tout en leur donnant l’occasion de s’exprimer via leur propres pratiques artistiques.

 

 

La parole et la scène données aux jeunes

« En plus de donner la scène aux jeunes, il s’agit de leur donner la parole. C’est ce qui fait la grande spécificité de ce projet », expliquait avec enthousiasme une des coordinatrices pédagogiques d’Une Autre Aïda. En utilisant un opéra composé en 1871 pour point de départ et trame de fond de la création, l’objectif résidait donc dans la volonté de permettre à de jeunes talents de se produire sur une scène de renom mais également d’utiliser celle-ci comme lieu d’émission de leur parole.

AutreAïda sur YoutubeAinsi, après avoir assisté au spectacle original présenté à l’Opéra de Liège, les jeunes ont été encouragés à échanger leurs points de vue et à débattre autour de thématiques liées à l’œuvre de Verdi : la place de la femme dans la société, l’esclavagisme, l’amour entre deux personnes de pays différents et en guerre, la jalousie et les comportements qu’elle entraîne, le poids des pressions sociales et culturelles, le tiraillement entre amour et devoir… Sur base des propositions des adolescents, de leurs envies et de leurs talents, Marie Neyrinck s’est alors attelée à l’écriture du scénario de cet « autre opéra ». Ce faisant, chaque participant, avec ses compétences et son univers artistique, a pu prendre part à la création de l’Autre Aïda. Une aventure humaine et artistique hors du commun pour ces jeunes, encadrés tout au long du projet par leurs animateurs mais aussi par des professionnels du spectacle...

Extraits du spectacle
(ORW)

 

Médiation et citoyenneté culturelles

En désirant donner à des adolescents la possibilité de s’initier à l’art lyrique tout en faisant découvrir au monde de l’opéra les cultures d’une jeunesse multiple et métissée, les projets Une Autre… interpellent dès lors qu’ils se présentent comme des dispositifs permettant à la fois la démocratisation de la culture et la démocratie culturelle : des approches souvent présentées comme deux paradigmes bien distincts mais, dans ce cas, rassemblées dans un seul et même projet.

chant chorégraphieÉlaborée d’après ce constat, une analyse détaillée de ces projets collectifs a permis de découvrir qu’ils répondaient en réalité à plusieurs attentes caractéristiques des dispositifs de médiation culturelle. De fait, à côté de la volonté d’utiliser l’aventure comme un moyen de mettre des jeunes en contact avec une institution culturelle désireuse d’élargir la base sociale de son public, figurent d’autres attentes et actions liées, quant à elles, à une vision plus complexe de la médiation culturelle : celle qui se réalise par le biais d’actions permettant l’enrichissement à la fois personnel et interpersonnel de ceux auxquels elles s’adressent. En mettant l’accent sur la relation, l’échange, l’expression, la participation ou encore la réflexion, c’est effectivement l’épanouissement de l’être individuel et social et son ancrage dans une communauté d’appartenance qui sont visés. Autrement dit, en créant une occasion d’échange par des regards croisés entre des artistes, des animateurs et des jeunes, les projets Une Autre… interviennent à la fois dans la construction de l’ « être ensemble », c’est-à-dire du tissu social, et dans celle de nouvelles perceptions partagées, souvent considérées comme un moyen de lutter contre la perte du sentiment d’appartenance à la collectivité.

Face à cette réalité, évoquer le vaste concept de citoyenneté culturelle semble évident. Intrinsèquement liée au contexte multiculturel de nos sociétés contemporaines, celle-ci rappelle en effet le rôle crucial que joue la culture dans la citoyenneté dès lors qu’elle interroge les notions d’égalité, de reconnaissance ou encore d’émancipation. Privilégiant elle aussi la participation active des citoyens aux arts et à la culture en vue d’un développement humain et durable, la citoyenneté culturelle se trouve donc inévitablement inscrite au cœur des projets Une Autre…

S’assimilant ainsi à un dispositif de médiation culturelle lui-même empreint des valeurs de la citoyenneté culturelle, Une Autre Aïda peut finalement être défini comme une situation confirmant l’intérêt de diffuser de manière élargie les « grandes œuvres de l’humanité » tout en valorisant les cultures propres à chaque groupe social. Faisable et souhaitable, la réalisation simultanée de ces deux objectifs complémentaires présente dès lors l’avantage de surmonter la dynamique d’opposition installée depuis tant d’années entre démocratisation et démocratie culturelles.

Porteurs de valeurs fondamentales en ce qu’ils se préoccupent des notions d’identité, de sentiment d’appartenance ou de compréhension de soi-même, des projets tels que Une Autre Aïda figurent ainsi parmi ces dispositifs permettant de mieux faire vivre les valeurs intrinsèques de la culture. Dans notre monde en mutation, développer et encourager ces actions de médiation culturelle qui fédèrent, rassemblent, enrichissent et exaltent, devient sans aucun doute une nécessité.

 

De l’Opéra Royal de Wallonie au festival Dansotopia de Gand 

DansutopiaPour le plus grand bonheur des jeunes mais également de ceux qui ont manqué les représentations à l’ORW, Une Autre Aïda se poursuit et se déplace à Gand ! Le 10 mai dernier, la troupe a en effet eu le plaisir de participer à Dansotopia, un événement réunissant de nombreux chorégraphes et artistes de qualité, belges et internationaux. On a pu y découvrir une promenade lyrique et chorégraphique composée d'extraits live et vidéo de la création collective. Le professionnalisme, la créativité et la pertinence des propos des jeunes ont surpris le public !

 
Une autre Aïda à Dansutopia (Youtube)

 

 

 

Julie Gérard
Août 2015

crayongris2Julie Gérard est diplômée en Information et Communication, spécialisée en Médiation culturelle et métiers du livre. Elle avait consacré son mémoire à l'étude du projet Une autre Aïda. Pour ce travail, elle a reçu en mars dernier le prix de l'Observaroire des Politiques culturelles.


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