Pierre Bayard : Des plagiats qui changent tout
Jacques Dubois

La Chronique de Jacques Dubois

Bayard est un virtuose hallucinant de l'analyse paradoxale en matière littéraire. Dans son dernier livre, il soutient qu'il est des cas nombreux où un écrivain en plagie un autre avant même que ce dernier ait donné son œuvre. Canular ? Et pourtant l'hypothèse tient le coup.

 


En 2007, vous avez lu Comment parler des livres qu'on n'a pas lus ? et vous avez sans doute aimé qu'un critique sérieux vous absolve d'un péché souvent commis — par vous comme par tant d'autres — et qui revient à se répandre en jugements à l'emporte-pièce sur des ouvrages que l'on n'a même pas ouverts. Mais sans doute avez-vous surtout été admiratif devant la virtuosité dudit critique, Pierre Bayard, qui, inversant les leçons de l'expérience et les règles de bonne conduite, finissait par prouver qu'éviter de lire un livre mettait peut-être dans de meilleures conditions pour le juger que si l'on en avait pris connaissance avec sérieux. Dans cette technique du retournement paradoxal, Bayard — professeur de littérature et psychanalyste — est passé maître dès ses premiers essais parus chez Minuit.

L'on se souvient de ce Qui a tué Roger Ackroyd ? (1998), où le critique prenait Agatha Christie en défaut en démontrant que la solution donnée à l'énigme d'un célèbre roman n'était pas correcte en regard des données du texte.

Qui a tué Roger Ackroyd ?

L'an passé, Bayard récidiva de façon éclaboussante sur ce terrain du récit policier avec Conan Doyle et Le Chien des Baskerville et jusqu'à tourner en ridicule le prestigieux Holmes. De telles démonstrations, toujours parfaitement informées (le texte est lu jusque dans ses recoins) et subtilement articulées, frappent de prime abord par leur côté canular. L'humour très british de Bayard excelle à embarquer le lecteur dans une argumentation impeccable mais dont ce lecteur se dit qu'elle doit bien pécher par quelque faille et que, de toute façon, on ne récrit pas ainsi un roman à rebours de ce qu'a voulu son auteur. Et puis, en même temps, le même lecteur est saisi par le doute, un doute portant sur les principes de la démarche critique. Pourquoi, lecteurs et critiques, n'aurions-nous pas le droit de contester la construction du texte que nous lisons et d'oser, jusqu'à un certain point, le récrire ? De plus, n'est-il pas envisageable que les stratégies d'inversion paradoxale mises en œuvre par Bayard se révèlent après tout productives et ouvrent à de nouvelles façons de penser et de pratiquer les objets de culture ?

Ce second aspect est mis en œuvre avec éclat dans l'ouvrage tout récent du même critique, qui affiche ses intentions dès la formulation provocante de son titre : Le Plagiat par anticipation. Le livre prolonge en quelque sorte un Demain est écrit, où le critique soutenait que les grands écrivains étaient en mesure d'anticiper sur des événements futurs de leur existence et de prédire l'avenir. On voit quelle est la proposition du nouvel ouvrage : certains auteurs se sont livrés à des imitations d'écrivains n'existant pas encore et ont ainsi plagié leurs textes à venir. Ainsi de Maupassant faisant, dans tel passage de Fort comme la mort, du Proust avant la lettre, expression et contenu. Bayard cite d'ailleurs le passage en faisant d'abord croire qu'il est de l'auteur de la Recherche, « que les spécialistes de l'écrivain reconnaîtront sans difficulté » (p. 40-41). L'auteur du présent article aime à dire qu'il n'est pas tombé dans le piège ainsi tendu : mais c'est en connaisseur de Bayard plus qu'en spécialiste de Proust qu'il a déjoué la ruse...

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